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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 13:29

  Depuis que l'on dispose d'enquêtes d'opinion, depuis 1890 environ, le bleu est placé au premier rang des couleurs préféréespartout en Occident, en France comme en Sicile, aux États-Unis comme en Nouvelle-Zélande, par les hommes comme par les femmes, quel que soit leur milieu social et professionnel. C'est toute la civilisation occidentale qui donne la primauté au bleu, ce qui est différent dans les autres cultures: les Japonais, par exemple, plébiscitent le rouge. Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. Longtemps, le bleu a été mal aimé. Il n'est présent ni dans les grottes paléolithiques ni au néolithique, lorsque apparaissent les premières techniques de teinture. Dans l'Antiquité, il n'est pas vraiment considéré commetete_bleue_egyptienne.jpg une couleur; seuls le blanc, le rouge et le noir ont ce statut. À l'exception de l'Egypte pharaonique, où il est censé porter bonheur dans l'au-delà, d'où ces magnifiques objets bleu-vert, fabriqués selon une recette à base de cuivre qui s'est perdue par la suite, le bleu est même l'objet d'un véritable désintérêt. 

Il est pourtant omniprésent dans la nature, et particulièrement en Méditerranée.

Oui, mais la couleur bleue est difficile à fabriquer et à maîtriser, et c'est sans doute la raison pour laquelle elle n'a pas joué de rôle dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l'époque. À Rome, c'est la couleur des barbares, de l'étranger (les peuples du Nord, comme les Germains, aiment le bleu). De nombreux témoignages l'affirment: avoir les oeil-bleu.jpgyeux bleus pour une femme, c'est un signe de mauvaise vie. Pour les hommes, une marque de ridicule. On retrouve cet état d'esprit dans le vocabulaire: en latin classique, le lexique des bleus est instable, imprécis. Lorsque les langues romanes ont forgé leur vocabulaire des couleurs, elles ont dû aller chercher ailleurs, dans les mots germanique (blau) et arabe (azraq). Chez les Grecs aussi, on relève des confusions de vocabulaire entre le bleu, le gris et le vert. L'absence du bleu dans les textes anciens a d'ailleurs tellement intrigué que certains philologues du XIXe siècle ont cru sérieusement que les yeux des Grecs ne pouvaient le voir! 

Pas de bleu dans la Bible non plus ?

Les textes bibliques anciens en hébreu, en araméen et en grec utilisent peu de mots pour les couleurs: ce seront les traductions en latin puis en langue moderne qui les ajouteront. Là où l'hébreu dit «riche», le latin traduira «rouge». Pour «sale», il dira «gris» ou «noir»; «éclatant» deviendra «pourpre» ? Mais, à l'exception du saphir, pierre préférée dessaphir-taille.jpg peuples de la Bible, il y a peu de place pour le bleu. Cette situation perdure au haut Moyen Age: les couleurs liturgiques, par exemple, qui se forment à l'ère carolingienne, l'ignorent (elles se constituent autour du blanc, du rouge, du noir et du vert). Ce qui laisse des traces encore aujourd'hui: le bleu est toujours absent du culte catholique... Et puis, soudain, tout change. Les XIIe et XIIIe siècles vont réhabiliter et promouvoir le bleu. 

Est-ce parce qu'on a appris à mieux le fabriquer ?

Non. Il n'y a pas à ce moment-là de progrès particulier dans la fabrication des colorants oucolorant-bleu des pigments. Ce qui se produit, c'est un changement profond des idées religieuses. Le Dieu des chrétiens devient en effet un dieu de lumière. Et la lumière est ? bleue ! Pour la première fois en Occident, on peint les ciels en bleu - auparavant, ils étaient noirs, rouges, blancs ou dorés. Plus encore, on est alors en pleine expansion du culte marial. Or la Vierge habite le ciel ? Dans les images, à partir du XIIe siècle, on la revêt donc d'un manteau ou d'une robe bleus. La Vierge devient le principal agent de promotion du bleu.  marie2.jpg

Étrange renversement ! La couleur si longtemps barbare devient divine.

Oui. Il y a une seconde raison à ce renversement: à cette époque, on est pris d'une vraie soif de classification, on veut hiérarchiser les individus, leur donner des signes d'identité, des codes de reconnaissance. Apparaissent les noms de famille, les armoiries, les insignes de fonction... Or, avec les trois couleurs traditionnelles de base (blanc, rouge, noir), les combinaisons sont limitées. Il en faut davantage pour refléter la diversité de la société. Le bleu, mais aussi le vert et le jaune, va en profiter. On passe ainsi d'un système à trois couleurs de base à un système à six couleurs. C'est ainsi que le bleu devient en quelque sorte le contraire du rouge. Si on avait dit ça à Aristote, cela l'aurait fait sourire ! VersSt_Denis_vitraux.jpg 1130, quand l'abbé Suger fait reconstruire l'église abbatiale de Saint-Denis, il veut mettre partout des couleurs pour dissiper les ténèbres, et notamment du bleu. On utilisera pour les vitraux un produit fort cher, le cafre (que l'on appellera bien plus tard le bleu de cobalt). De Saint-Denis ce bleu va se diffuser au Mans, puis à Vendôme et à Chartres, où il deviendra le célèbre bleu de Chartres. 

La couleur, et particulièrement le bleu, est donc devenue un enjeu religieux.

Tout à fait. Les hommes d'Église sont de grands coloristes, avant les peintres et les teinturiers. Certains d'entre eux sont aussi des hommes de science, qui dissertent sur la couleur, font des expériences d'optique, s'interrogent sur le phénomène de l'arc-en-ciel... Ils sont profondément divisés sur ces questions : il y a des prélats «chromophiles», comme Suger, qui pense que la couleur est lumière, donc relevant du divin, et qui veut en mettre partout. Et des prélats «chromophobes», comme saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui estime, lui, que la couleur est matière, donc vile et abominable, et qu'il faut en préserver l'Eglise, car elle pollue le lien que les moines et les fidèles entretiennent avec Dieu. 

 

Source : Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau - Dominique Simonnet. édition du Panama

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commentaires

sittelle 23/09/2011 14:46


Je recherche un article chez mon amie Jacqueline du blog Marenostrum, avec photos de bleu antique, en appui à votre superbe article; merci, bon week-end Soleil !


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