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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 19:36

 

  Entretien accordé par Michel Pastoureau, historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l'héraldique, à Dominique Simonnet

Le rouge : c'est le feu et le sang, l'amour et l'enfer

 

Avec lui, on ne fait pas vraiment dans la nuance. Contrairement à ce timoré de bleu, le rouge est une 85couleur orgueilleuse, pétrie d'ambitions et assoiffée de pouvoir, une couleur qui veut se faire voir et qui est bien décidée à en imposer à toutes les autres. En dépit de cette insolence, son passé, pourtant, n'a pas toujours été glorieux. Il y a une face cachée du rouge, un mauvais rouge (comme on dit d'un mauvais sang) qui a fait des ravages au fil du temps, un méchant héritage plein de violences et de fureurs, de crimes et de péchés. C'est cette double personnalité du rouge que décrit ici l'historien du symbolisme Michel Pastoureau : une identité fascinante, mais brûlante comme les flammes de Satan.

83S'il est une couleur qui vaut d'être nommée comme telle, c'est bien elle ! On dirait que le rouge représente à lui seul toutes les autres couleurs, qu'il est la couleur.
Parler de "couleur rouge", c'est presque un pléonasme en effet ! D'ailleurs, certains mots, tels coloratus en latin ou colorado en espagnol, signifient à la fois "rouge" et "coloré". En russe,krasnoï veut dire "rouge" mais aussi "beau" (étymologiquement, la place Rouge est la "belle place"). Dans le système symbolique de l'Antiquité, qui tournait autour de trois pôles, le blanc représentait l'incolore, le noir était grosso modo le sale, et le rouge était la couleur, la seule digne de ce nom. La suprématie du rouge s'est imposée à tout l'Occident.

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Est-ce tout simplement parce qu'il attire l'œil, d'autant86 qu'il est peu présent dans la nature ?

On a évidemment mis en valeur ce qui tranchait le plus avec l'environnement. Mais il y a une autre raison : très tôt, on a maîtrisé les pigments rouges et on a pu les utiliser en peinture et en teinture. Dès - 30 000 ans, l'art paléolithique utilise le rouge, obtenu notamment à partir de la terre ocre-rouge : voyez le bestiaire de la grotte Chauvet. Au néolithique, on a exploité la garance, cette herbe aux racines tinctoriales présente sous les climats les plus variés, puis on s'est servi de certains métaux, comme l'oxyde de fer ou le sulfure de mercure… La chimie du rouge a donc été très précoce, et très efficace. D'où le succès de cette couleur.

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J'imagine alors que, le 88rouge, a un passé glorieux.

Oui. Dans l'Antiquité déjà, on l'admire et on lui confie les attributs du pouvoir, c'est-à-dire ceux de la religion et de la guerre. Le dieu Mars, les centurions romains, certains prêtres… tous sont vêtus de rouge. Cette couleur va s'imposer parce qu'elle renvoie à deux éléments, omniprésents dans toute son histoire : le feu et le sang. On peut les considérer soit positivement soit négativement, ce qui nous donne quatre pôles autour desquels le christianisme primitif a formalisé une symbolique si forte qu'elle perdure aujourd'hui. Le rouge feu, c'est la vie, l'Esprit saint de la Pentecôte, les langues de feu régénératrices qui descendent sur les apôtres ; mais c'est aussi la mort, l'enfer, les flammes de Satan qui consument et anéantissent. Le rouge sang, c'est celui versé par le Christ, la force du sauveur qui purifie et sanctifie ; mais c'est aussi la chair souillée, les crimes (de sang), le péché et les impuretés des tabous bibliques.

 

89Un système plutôt ambivalent…

Tout est ambivalent dans le monde des symboles, et particulièrement des couleurs ! Chacune d'elles se dédouble en deux identités opposées. Ce qui est étonnant, c'est que, sur la longue durée, les deux faces tendent à se confondre. Les tableaux qui représentent la scène du baiser, par exemple, montrent souvent Judas et Jésus comme deux personnages presque identiques, avec les mêmes vêtements, les mêmes couleurs, comme s'ils étaient les deux pôles d'un aimant. Lisez de même l'Ancien Testament : le rouge y est associé tantôt à la faute et à l'interdit, tantôt à la puissance et à l'amour. La dualité symbolique est déjà en place.

C'est surtout aux signes du pouvoir que le rouge va91 s'identifier.

Certains rouges ! Dans la Rome impériale, celui que l'on fabrique avec la substance colorante du murex, un coquillage rare récolté en Méditerranée, est réservé à l'empereur et aux chefs de guerre. Au Moyen Âge, cette recette de la pourpre romaine s'étant perdue (les gisements de murex sur les côtes de Palestine et d'Égypte sont de plus épuisés), on se rabat sur le kermès, ces œufs de cochenilles qui parasitent les feuilles de chênes.

Il fallait le trouver !

En effet. La récolte est laborieuse et la fabrication très coûteuse. Mais le rouge obtenu est splendide, lumineux, solide. Les seigneurs bénéficient donc toujours d'une couleur de luxe. Les paysans, eux, peuvent recourir à la vulgaire garance, qui donne une teinte moins éclatante. Peu importe si on ne fait pas bien la différence à l'œil nu : l'essentiel est dans la matière et dans le prix. Socialement, il y a rouge et rouge ! D'ailleurs, pour l'œil médiéval, l'éclat d'un objet (son aspect mat ou brillant) prime sur sa coloration : un rouge franc sera perçu comme plus proche d'un bleu lumineux que d'un rouge délavé. Un rouge bien vif est toujours une marque de puissance, chez les laïcs comme chez les ecclésiastiques. À partir des XIIIe et XIVe siècles, le pape, jusque-là voué au blanc, se met au rouge. Les cardinaux, également. Cela signifie que ces considérables personnages sont prêts à verser leur sang pour le Christ… Au même moment, on peint des diables rouges sur les tableaux et, dans les romans, il y a souvent un chevalier démoniaque et rouge, des armoiries à la housse de son cheval, qui défie le héros. On s'accommode très bien de cette ambivalence. 92

Et le Petit Chaperon… rouge qui s'aventure lui aussi dans la forêt du Moyen Âge ? Il entre dans ce jeu de symboles ?

Bien sûr. Dans toutes les versions du conte (la plus ancienne date de l'an mille), la fillette est en rouge. Est-ce parce qu'on habillait ainsi les enfants pour mieux les repérer de loin, comme des historiens l'ont affirmé ? Ou parce que, comme le disent certains textes anciens, l'histoire est située le jour de la Pentecôte et de la fête de l'Esprit saint, dont la couleur liturgique est le rouge ? Ou encore parce que la jeune fille allait se retrouver au lit avec le loup et que le sang allait couler, thèse fournie par des psychanalystes ? Je préfère pour ma part l'explication sémiologique : un enfant rouge porte un petit pot de beurre blanc à une grand-mère habillée de noir... Nous avons là les trois couleurs de base du système ancien. On les retrouve dans d'autres contes : Blanche-Neige reçoit une pomme rouge d'une sorcière noire. Le corbeau noir lâche son fromage - blanc - dont se saisit un renard rouge… C'est toujours le même code symbolique.

Entretien réalisé pour L'Express et publié dans le numéro du 12 juillet 2004

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commentaires

sittelle 08/09/2011 08:28


Je viens de rendre le bouquin à la médiathèque.. mais je le reprendrai demain, il n'y a pas foule pour ce genre de livre ! ce n'est pas une stricte histoire des couleurs. C'est le livre d'un homme
simple, érudit, pas pédant, qui a trouvé son créneau personnel de recherches envers et contre tous. Il se fait plaisir en fin de carrière à évoquer les souvenirs, les sensations subjectives que
chacun a personnellement, par rapport aux couleurs (mieux que la madeleine de Proust ! ) J'ai lui trouvé toutes sortes de points communs, même âge, époque, jeux, difficultés et souvenirs bien sûr.
Mais chaque âge y trouve de quoi réfléchir. Et c'est vrai que depuis des années je cherche l'histoire des couleurs, ça vient tout doucement, mais par des historiens de l'art, des hommes. Et comme
d'habitude, ils ne voient pas le côté pratique, les façons réelles de fabriquer les matières, la plupart du temps je crois, trouvées dans la cuisine; ni le rapport avec les vêtements et les
broderies, tapisseries, fils, etc. C'est pourquoi Michel Pastoureau me parait un peu plus ouvert, simple, et j'aimerais bien trouver ses études. Il avait débuté sur l'héraldique. Je cherche aussi
les codes des couleurs et les noeuds de fils dans les anciennes civilisations sud-américaines; ils servaient à la compta, à l'espionnage contre les Espagnols, etc... mais je ne trouve pas
grand'chose. C'est frustrant de voir un documentaire télé et de ne pouvoir savoir plus ! bonne journée, en espérant que la rentrée s'est bien passée.


sittelle 04/09/2011 11:21


Le rouge était bien trop onéreux pour les vêtements paysans je crois bien, jusqu'au XIX°. Mais les mariées paysannes étaient en rouge dans les familles rurales aisées fin du XIX°.
Je préfère aussi cette version du Petit Chaperon rouge; la fillette rouge-vitalité porte une nourriture blanc- spirituelle en provision à la grand-mère qui va bientôt quitter la vie et retourner à
la terre noire - comme les Vierges Noires à l'origine des lieux sacrés?... on peut retourner sans cesse les trois symboles qui sont alchimiques aussi, noir puis rouge puis blanc. C'est passionnant
, merci... une suite bleue un jour peut-être !!?


scripta-manent 08/09/2011 00:43



Merci en fait à la personne qui m'a aiguillé sur ce sujet, une personne que vous connaissez peut-être Le livre que vous
possédez contient-il les informations, contenues dans l'entretien accordé par M. Pastoureau à L'Express ? Traite-t-il du sujet des couleurs à travers l'Histoire ?


A bientôt



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