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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 15:17

   Le comportement du Romain face au voyage fut bien différent de celui du Grec. Très attaché à la terre et assez casanier le paysan romain a fait, par obligation, du tourisme militaire et, si les Romains ont connu d'autres pays que le leur, et des pays fort éloignés, c'est parce que les légionnaires se sont transportés de plus en plus loin au fil des années et des conquêtes. Mais ils n'ont jamais éprouvé le besoin de retourner en "touristes" dans cespaix-romaine.jpg pays lointains dont certains, pourtant, leur avaient laissé de merveilleux souvenirs... Au reste, à partir de Marius et de César, on distribue aux vétérans (les soldats qui ont terminé leur temps réglementaire de service militaire) des terres conquises. Ces "colonies" furent disséminées dans tout l'Empire et jouèrent un grand rôle dans la romanisation des pays conquis. Aux yeux des Romains, en effet, seule la sédentarité est vertueuse : si le pater familias se déplace (le paysan se rend au marché, le propriétaire va inspecter sa "villa" à la campagne), sa femme, elle, n'a pas le droit de passer plus de deux nuits hors de sa maison. Si l'on doit partir en voyage, on multiplie les précautions vis-à-vis de la divinité et le moindre signe suspect fait annuler le voyage (Suétone, Auguste). En ce qui concerne la vocation maritime, si nette chez les Grecs, elle est inexistante chez les Romains qui ne deviendront marins, là encore, que par obligation ; nous possédons de multiples exemples, à toutes les époques, des frissons d'épouvante éprouvés devant les périls de la mer : hantise de l'expatriation lointaine, hantise de périr en mer et de rester sans sépulture...(Properce, Élégies) D'autre part, les Romains ressentent une haine viscérale pour les thalassocraties maritimes( Cicéron, de Republica).

  Donc, le Romain sensé reste chez lui ou, au mieux, il se déplace vers une villégiature agréable, un second "chez soi". Peut-être y rêvera-t-il, l'imagination aidant, à des pays fabuleux comme ceux de l'Orient, à l'écoute de ceux qui sont allés jusque là. De ce fait, la question du voyage celui de l'homme actif qui se déplace, mais aussi le voyage en tant que sujet de connaissance ou de méditation sur soi devient un sujet récurrent chez les écrivains et les philosophes.

 

  Les voyages religieux

 

  Il n'y a, chez les Romains, aucun équivalent des grands sanctuaires helléniques auxquels se rendaient les foules grecques, lors des panégyries, à des dates régulières. Chez les Romains, les "voyages" religieux se bornent à quelques processions et offrandes de sacrifices non loin de chez soi. Ainsi en va-t-il des Féries latines (procession jusqu'à Lavinium) où les magistrats revêtus de l'imperium se rendent pour inaugurer ou clôturer leur charge. Les fêtes religieuses des Romains sont liées à d'antiques rites agraires conservés jusqu'à la fin de la République. Ainsi en est-il des Arualia (du mot latin arua = les champs labourés) ou des Lupercales, qu'on célébrait pour assurer la fécondité des champs. De même, les Consualia, en l'honneur du dieu Consus (sans doute dieu des silos et des greniers), auxquels les Romains invitèrent les Sabins... et ce fut le fameux enlèvement des Sabines (Ovide, L'Art d'aimer). Cette localisation des rites, et donc des dieux, correspond à un environnement par les sacra que le voyage lointain détruit. Ce tabou du voyage nous est confirmé par les témoignages primitifs que nous possédons et qui mettent l'accent sur le déracinement que représentent les migrations. Il est assez symptomatique que les fondateurs légendaires de dynasties (le Troyen Énée, le gréco-toscan Lucumon, devenu Tarquin l'ancien) soient des fugitifs qui aspirent à se sédentariser à nouveau autour d'un culte local. Ce tabou explique aussi que, primitivement, les prêtres ont l'interdiction absolue de se déplacer, cette interdiction demeurera permanente pour les Vestales (Tite-Live, Histoire romaine).

 

  Les voyages officiels

 

  À partir de la fin du IIIe siècle et surtout au IIe, les ambassades entre Rome et le monde grec se multiplient. De nombreux souverains orientaux viennent à Rome en mission et, en sens inverse, de nombreux légats romains se rendent en Grèce et en Orient où ils se comportent en véritables plénipotentiaires (Tite-Live, Histoire romaine). Quant aux imperatores, ils s'efforcent souvent de concilier guerre, diplomatie et tourisme culturel ou religieux.

  Il existe aussi des missions d'exploration, comme celle confiée à Scipion Émilien en 136-133 av. J.-C. en Grèce et en Orient pour étudier les mentalités de ces pays. Sous l'Empire se développe une politique systématique d'exploration. Mécène a ainsi beaucoup circulé entre Italie et Grèce, mais il sait prendre son temps et ses aises au cours de ses déplacements. Agrippa, lui, gendre de l'empereur Auguste, et grand administrateur (le Pont du Gard lui doit son existence) a multiplié les tournées dans l'Empire : en Espagne, où il participe à la mensuration de la Bétique, (l'Andalousie actuelle) et surtout en Orient où il effectue une grande tournée en 23-22 av. J.-C. ainsi qu'en Grèce. Il s'intéresse plus à l'urbanisme et à l'administration qu'à l'art proprement dit. En revanche, Germanicus, envoyé en mission en Arménie (18-19 ap. J.-C.) s'attarde en Grèce et en Asie romaine, puis, après sa mission, entreprend un voyage archéologique en Égypte (Tacite, Annales). Plus tard, il explore les rives de la mer Baltique où il perd, lors d'une tempête, la plus grande partie de sa flotte (Tacite, Annales). Néron, lui, envoie une expédition pour reconnaître les sources du Nil.

  À ces ambassades, ces missions officielles et ces voyages d'exploration (les trois éléments étant souvent étroitement imbriqués) il faut ajouter, sous l'Empire, les voyages du prince ; celui-ci va inspecter ses provinces et se montrer : en Orient, notamment, voir César (l'empereur) c'est voir le dieu vivant...L'inscription "aduentus augustus" ("auguste venue du prince") figure sur de nombreuses monnaies. Les empereurs se déplacent avec une escorte (comitatus) composée de leurs collaborateurs et de leur garde prétorienne. Ces voyages lointains, ces longues absences créent un vide à Rome et suscitent une angoisse qui expliquent l'allégresse et les réjouissances qui saluent le retour de l'empereur, ainsi qu'en témoignent également de nombreuses monnaies portant l'inscription Fortuna redux (= la Fortune qui préside au retour). Auguste se rend en Gaule (16 av. J.-C.) pour y mater une rébellion de certains peuples germaniques mais il y reste trois ans pour affermir l'autorité de Rome (Horace, Odes). Bientôt tout voyage impérial sera à finalités multiples : inspection des provinces et des armées mais aussi curiosité personnelle. L'expédition de l'empereur Claude en (Grande) Bretagne fut une expédition militaire facile mais il avait emmené avec lui plusieurs savants et, au retour, avait traversé toute la Gaule par le réseau routier de ce pays et, en Italie, avait emprunté une partie du Pô avant d'arriver à Ravenne. Néron, lui, organise un voyage en Grèce (64 ap. J.-C.) pour des raisons politiques mais aussi et surtout pour montrer ses talents de musicien et d'acteur. C'est pendant ce voyage que, de façon spectaculaire, sa garde prétorienne entame le percement de l'isthme de Corinthe, cependant que l'empereur se montre dans tous les concours grecs (Olympiques, Isthmiques, Pythiques...) pour y concourir, être admiré, déclaré vainqueur et couronné... Il se déplace avec un équipage fastueux et toute une troupe de jeunes chevaliers qui lui sert de claque (Suétone, Vies des douze Césars). Son retour à Rome reproduit le rituel du triomphe.

  Ce voyage de Néron modifie pour l'avenir les voyages impériaux : l'action culturelle ycesar-voyage.png aura désormais toujours sa place. C'est particulièrement manifeste dans les voyages de l'empereur Hadrien (IIe siècle ap. J.-C.), empereur "voyageur" par excellence. Celui-ci s'est promené, en effet, en Égypte et en Asie mais surtout en Grèce et, contrairement à Néron, dans un équipage dépourvu de tout confort : dans ses tournées d'inspection militaire il partage entièrement la vie des troupes (M. Yourcenar, Mémoires d'Hadrien).. Ses nombreux voyages et séjours en Grèce ont une fonction politique et religieuse à la fois : il s'agit de renforcer le culte impérial. Hadrien visite aussi toute l'Asie romaine et contribue financièrement aux initiatives prises par les édiles des cités. Il fonde des thermes en Asie et dote Athènes d'une splendide bibliothèque grecque et latine. Il accomplit aussi toute une série de pélerinages historiques, de la tombe d'Agamemnon à celle d'Alcibiade (Histoire Auguste)

  Marc-Aurèle, à son tour, séjourne à Athènes et se fait initier, comme Hadrien, aux mystères d'Éleusis. Sous le Bas-Empire, Septime-Sévère et Caracalla sont, eux aussi, de grands voyageurs et leurs tournées administratives (règlements de problèmes locaux) constituent aussi des voyages d'agrément : intérêt pour l'archéologie ou pour la beauté des paysages traversés. Au total les voyages impériaux constituent souvent des opérations de prestige mais contribuent à maintenir l'unité politique de l'Empire

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Published by Lutèce - dans Rome
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