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29 septembre 2011 4 29 /09 /septembre /2011 07:18

C'est que Rome est la ville sainte du monde catholique, centre de cet immense empire romain, également résidence de la papauté. Autant dire que les chemins de pèlerinage, particulièrement nombreux, convergeaient vers la ville éternelle, pour amener le maximum de pèlerins à se recueillir et le plus grand nombre de visiteurs à venir l'admirer.

  Fondée par Rémus et Romulus, Rome s'est développée sur les sept collines bordant les rives du Tibre et le roi Servius Tullius construisit une enceinte fortifiée comportant vingt-trois portes.  Rome fit bénéficier toute l'Europe de sa riche civilisation, ce qui attira une forte immigration issue des territoires conquis.panneau-rome.png

  Les trésors de cette capitale sont innombrables : Forum, Colisée, Panthéon, arcs de Tutus, de Septime-Sévère, colonne Trajane, palais, ruine de multiples monuments, basilique Saint-Pierre. Sans oublier le Vatican. Tous l'art des hommes, toute leur histoire et tous les peuples de la terre semblaient converger vers ce musée à ciel ouvert.Panneau

  L'expression signifie aujourd'hui arriver au même résultat de plusieurs manières différentes.

 

Source : Les expressions qui sont nées de l'histoire, Gilles Henry. éd. Tallandier

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 16:36

L'histoire des mondes non européens a toujours figuré dans les programmes scolaires, cependant, elle n'était pas enseignée aux dépens de l'histoire de France. De plus, cette nécessaire ouverture ne se faisait qu'à partir du moment où les fondamentaux de notre histoire étaient acquis par les élèves. Aujourd'hui, il en va tout autrement avec la réforme Darcos qui prépare le délitement de l'imaginaire historique national, ce précieux socle auquel les Français sont encore arrimés.

 

Les ravages commencent désormais dès la classe de 5° qui a subi des amputations insensées et même proprement « ubuesques » de son programme d'histoire. Or, ces amputations ont été rendues nécessaires afin de dégager autant de plages horaires destinées à l'étude des civilisations non européennes, qu'elles soient africaines, asiatiques ou autres. Pour ce qui concerne l'Afrique, seront ainsi étudiés plusieurs royaumes avec un point central, celui du Mali. Pour leur « faire de la place », Louis XIV a donc été relégué en toute fin de programme et il ne sera donc « survolé » que si le Monomotapa (!!!) a été vu. De même que les crédits de l'armée constituent la variable d'ajustement des déficits de l'État, l'histoire de France devient quant à elle la variable d'ajustement des apprentis sorciers du ministère de l'Éducation nationale.

 

Toute éducation supposant l'acquisition de fondamentaux et de connaissances de base sans lesquelles il est impossible ou vain de vouloir aller plus loin, il est donc insensé de vouloir faire apprendre l'histoire du Mali à des enfants qui ne savent pas si Napoléon a vécu avant ou après Louis XIV…. Les « docteurs Folamour » du pédagogisme ne l'ignorent pas. Ils en sont même parfaitement conscients, mais ce sont d'abord des militants dont le but est de casser tous les enracinements européens considérés par eux comme susceptibles de déclencher des réactions identitaires.

Ne nous cachons pas derrière notre pouce et disons les choses clairement : le premier but de cette aberrante réforme de l'enseignement de l'histoire est de toucher le public de ces établissements mosaïques dans lesquels 30 à 40% d'élèves possédant moins de 350 mots de vocabulaire, ne sachant ni lire, ni écrire, ni même raisonner et encore moins comparer, pourrissent littéralement l'apprentissage de classes entières. Les assassins de notre mémoire espèrent, grâce à cette réforme, capter l'attention de ces auditoires « difficiles » et avant tout peu intéressés par l'histoire de France, en leur proposant une histoire sur mesure, une histoire à la carte, une histoire ethno sectorielle en quelque sorte.

 

Les élèves d'origine mandé-malinké de Tremblay en France seront peut-être attentifs à l'histoire de l'empire du Mali qui fut constitué par leurs ancêtres, mais il risque de ne pas en être de même avec les petits soninké de Garges les Gonesse, héritiers, eux, du royaume de Ghana qui fut détruit par les premiers…. De plus, comment vont réagir les rejetons des nombreux autres peuples africains ? N'y a-t-il pas une forme de discrimination à leur égard ? En effet, pourquoi privilégier le Mali ou le Ghana et passer sous silence l'empire Luba et le royaume zulu ?

 

Un autre but de ce programme qui fait naturellement de continuelles références à la traite des esclaves vue comme une sorte de fil conducteur de la matière, est de tenter de faire croire aux élèves que l'histoire du monde est d'abord celle de la confrontation entre les méchants, lire les Européens, et les bons, lire les autres. L'ethno culpabilité est décidément sans limites !

 

De plus, et là est peut-être le plus important, l'histoire de l'Afrique a son propre temps long qui n'est pas celui de l'Europe. Elle s'appréhende avec une méthodologie particulière impliquant une maîtrise de la critique des sources orales, une connaissance approfondie de l'anthropologie, de l'archéologie, de la linguistique, etc., Or, les professeurs qui vont devoir enseigner cette histoire à leurs jeunes élèves n'ont pas été formés pour cela.

Un exemple : la connaissance que nous avons de Philippe le Bel repose sur des dizaines de milliers d'études, de thèses, de documents d'archives, de mémoires, de correspondances, de traités etc. Son contemporain, Abu Bakr II empereur du Mali (+- 1310-1312), dont l'existence n'est même pas certaine, n'est connu que par des traditions orales tronquées, des sources arabes de seconde ou même de troisième main et par une chronologie totalement erronée établie par Maurice Delafosse en 1912. L'histoire de son bref règne, s'il a véritablement eu lieu, est pourtant largement enseignée en Afrique où ce souverain est présenté comme une sorte d'explorateur conquistador parti à la tête de 2000 ou même 3000 pirogues pour découvrir les Amériques.  

 

Les professeurs des classes de 5° qui vont devoir parler du Mali, cœur du nouveau programme, devront évidemment étudier cet empereur. Or, sont-ils formés pour expliquer à leurs élèves que l'histoire scientifique ne se construit pas sur des légendes ? De plus, le seul fait, dans un cours, de consacrer le même temps d'étude à un personnage historique attesté d'une part, et à un autre, largement légendaire d'autre part, conduira automatiquement les élèves à prendre le virtuel pour la réalité, ce qu'ils sont déjà largement enclins à faire avec les jeux électroniques.   

 

Mais allons encore au-delà et abordons l'essence même de la question. Face à ces élèves « en difficulté» (traduction en langage politiquement incorrect : enfants dont la langue maternelle n'est pas le français), les enseignants oseront-ils, sans risquer un hourvari, expliquer qu'un tel voyage n'a jamais eu lieu ?  En effet, si tout est faux dans cette légende c'est parce que les Africains de l'Ouest -à la différence de ceux de l'Est-, ne pouvaient affronter la haute mer car ils ignoraient l'usage de la voile ainsi que celui de la rame et parce que leurs pirogues étaient sans quille. 

Les mêmes enseignants sont-ils armés pour faire comprendre à leurs classes que pour atteindre l'Amérique, les hommes d'Abu Bakr II auraient été contraints de pagayer durant plus de mille kilomètres à travers l'océan atlantique avant de rencontrer enfin le courant des Canaries, seul susceptible de leur permettre de dériver ensuite vers l'Ouest… et cela sur 6000 km ? Enfin, seront-ils en mesure de mettre en évidence l'incohérence majeure de cette légende que certains considèrent comme une histoire vraie, à travers un exemple clair : comment l'expédition de l'empereur malien aurait-elle pu atteindre l'Amérique alors que les Africains ignoraient l'existence de l'archipel du Cap-Vert situé à 500 km « à peine » de la péninsule du Cap-Vert, point le plus occidental du littoral ouest africain contrôlé par l'Empire du Mali et qui leur barrait la voie du grand large ? En effet, cet archipel était vierge et vide d'habitants en 1450,  au moment de sa découverte par le Génois Antonio Noli qui était au service du Portugal...

L'enseignement de l'histoire africaine ne s'improvise pas !

 

Hier la méthode d'apprentissage de la lecture dite « globale » fabriqua des générations d'illettrés et de dyslexiques; la réforme des programmes d'histoire donnera quant à elle naissance à des générations de zombies incapables de rattacher des évènements ou des personnages à une chronologie et ayant pour toute culture historique celle du volapük mondialisé.

 

Bernard Lugan

23/09/2011

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 13:29

  Depuis que l'on dispose d'enquêtes d'opinion, depuis 1890 environ, le bleu est placé au premier rang des couleurs préféréespartout en Occident, en France comme en Sicile, aux États-Unis comme en Nouvelle-Zélande, par les hommes comme par les femmes, quel que soit leur milieu social et professionnel. C'est toute la civilisation occidentale qui donne la primauté au bleu, ce qui est différent dans les autres cultures: les Japonais, par exemple, plébiscitent le rouge. Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. Longtemps, le bleu a été mal aimé. Il n'est présent ni dans les grottes paléolithiques ni au néolithique, lorsque apparaissent les premières techniques de teinture. Dans l'Antiquité, il n'est pas vraiment considéré commetete_bleue_egyptienne.jpg une couleur; seuls le blanc, le rouge et le noir ont ce statut. À l'exception de l'Egypte pharaonique, où il est censé porter bonheur dans l'au-delà, d'où ces magnifiques objets bleu-vert, fabriqués selon une recette à base de cuivre qui s'est perdue par la suite, le bleu est même l'objet d'un véritable désintérêt. 

Il est pourtant omniprésent dans la nature, et particulièrement en Méditerranée.

Oui, mais la couleur bleue est difficile à fabriquer et à maîtriser, et c'est sans doute la raison pour laquelle elle n'a pas joué de rôle dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l'époque. À Rome, c'est la couleur des barbares, de l'étranger (les peuples du Nord, comme les Germains, aiment le bleu). De nombreux témoignages l'affirment: avoir les oeil-bleu.jpgyeux bleus pour une femme, c'est un signe de mauvaise vie. Pour les hommes, une marque de ridicule. On retrouve cet état d'esprit dans le vocabulaire: en latin classique, le lexique des bleus est instable, imprécis. Lorsque les langues romanes ont forgé leur vocabulaire des couleurs, elles ont dû aller chercher ailleurs, dans les mots germanique (blau) et arabe (azraq). Chez les Grecs aussi, on relève des confusions de vocabulaire entre le bleu, le gris et le vert. L'absence du bleu dans les textes anciens a d'ailleurs tellement intrigué que certains philologues du XIXe siècle ont cru sérieusement que les yeux des Grecs ne pouvaient le voir! 

Pas de bleu dans la Bible non plus ?

Les textes bibliques anciens en hébreu, en araméen et en grec utilisent peu de mots pour les couleurs: ce seront les traductions en latin puis en langue moderne qui les ajouteront. Là où l'hébreu dit «riche», le latin traduira «rouge». Pour «sale», il dira «gris» ou «noir»; «éclatant» deviendra «pourpre» ? Mais, à l'exception du saphir, pierre préférée dessaphir-taille.jpg peuples de la Bible, il y a peu de place pour le bleu. Cette situation perdure au haut Moyen Age: les couleurs liturgiques, par exemple, qui se forment à l'ère carolingienne, l'ignorent (elles se constituent autour du blanc, du rouge, du noir et du vert). Ce qui laisse des traces encore aujourd'hui: le bleu est toujours absent du culte catholique... Et puis, soudain, tout change. Les XIIe et XIIIe siècles vont réhabiliter et promouvoir le bleu. 

Est-ce parce qu'on a appris à mieux le fabriquer ?

Non. Il n'y a pas à ce moment-là de progrès particulier dans la fabrication des colorants oucolorant-bleu des pigments. Ce qui se produit, c'est un changement profond des idées religieuses. Le Dieu des chrétiens devient en effet un dieu de lumière. Et la lumière est ? bleue ! Pour la première fois en Occident, on peint les ciels en bleu - auparavant, ils étaient noirs, rouges, blancs ou dorés. Plus encore, on est alors en pleine expansion du culte marial. Or la Vierge habite le ciel ? Dans les images, à partir du XIIe siècle, on la revêt donc d'un manteau ou d'une robe bleus. La Vierge devient le principal agent de promotion du bleu.  marie2.jpg

Étrange renversement ! La couleur si longtemps barbare devient divine.

Oui. Il y a une seconde raison à ce renversement: à cette époque, on est pris d'une vraie soif de classification, on veut hiérarchiser les individus, leur donner des signes d'identité, des codes de reconnaissance. Apparaissent les noms de famille, les armoiries, les insignes de fonction... Or, avec les trois couleurs traditionnelles de base (blanc, rouge, noir), les combinaisons sont limitées. Il en faut davantage pour refléter la diversité de la société. Le bleu, mais aussi le vert et le jaune, va en profiter. On passe ainsi d'un système à trois couleurs de base à un système à six couleurs. C'est ainsi que le bleu devient en quelque sorte le contraire du rouge. Si on avait dit ça à Aristote, cela l'aurait fait sourire ! VersSt_Denis_vitraux.jpg 1130, quand l'abbé Suger fait reconstruire l'église abbatiale de Saint-Denis, il veut mettre partout des couleurs pour dissiper les ténèbres, et notamment du bleu. On utilisera pour les vitraux un produit fort cher, le cafre (que l'on appellera bien plus tard le bleu de cobalt). De Saint-Denis ce bleu va se diffuser au Mans, puis à Vendôme et à Chartres, où il deviendra le célèbre bleu de Chartres. 

La couleur, et particulièrement le bleu, est donc devenue un enjeu religieux.

Tout à fait. Les hommes d'Église sont de grands coloristes, avant les peintres et les teinturiers. Certains d'entre eux sont aussi des hommes de science, qui dissertent sur la couleur, font des expériences d'optique, s'interrogent sur le phénomène de l'arc-en-ciel... Ils sont profondément divisés sur ces questions : il y a des prélats «chromophiles», comme Suger, qui pense que la couleur est lumière, donc relevant du divin, et qui veut en mettre partout. Et des prélats «chromophobes», comme saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui estime, lui, que la couleur est matière, donc vile et abominable, et qu'il faut en préserver l'Eglise, car elle pollue le lien que les moines et les fidèles entretiennent avec Dieu. 

 

Source : Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau - Dominique Simonnet. édition du Panama

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 16:10

Sous l'Empire romain, l'Espagne n'existait pas. La péninsule était divisée en six provinces, la Bétique, la Lusitanie, la Galice, la Tarraconaise, la Carthaginoise et les Baléares. La population était composée d'Hispano-Romains, résultat d'une fusion entre Latins et Ibères autochtones.

 

  Les Vandales, accompagnés des Suèves, sont les premiers peuples barbares à pénétrer en Espagne, en 409. Ce sont des Germains. Les premiers ne font que traverser. Dès 429, ils passent en Afrique, et on ne les reverra plus dans la Péninsule. Les Suèves, au contraire, s'installent en Galice et au nord du Portugal. On a peu de trace des Suèves, qui s'implantent pourtant durablement puisqu'ils ne sont délogés d'Espagne qu'en 585 par les Wisigoths.

  Ces derniers jouent pour leur part un rôle très important dans l'histoire de l'Espagnewisigoths1 qu'ils contribuent de manière décisive à se constituer en entité politique à part entière.

  Les Goths étaient des Germains originaires de la mer Noire qui appartenaient à un groupe liguistique spécifique. Ils étaient dotés d'une écriture et, installés depuis 271 en Dacie (d'où ils seront chassés par les Huns en 376), ils avaient longtemps vécu au contact des Romains avec qui ils entretenaient de bonnes relations. C'est après leur défaite à Vouillé contre Clovis en 507 que les Wisigoths franchissent les Pyrénées.

  Les Wisigoths, peu nombreux (200 000 tout au plus), s'avèrent d'excellents administrateurs d'un royaume qui comprend, outre la Péninsule, une Septimanie qui s'étend des Pyrénées au Rhône.

  Ce n'est que lentement que les Wisigoths s'installent dans la Péninsule. Pendant les quarante premières années de leur présence en Espagne, les Wisigoths sont sous la tutelle de leurs cousins, les Ostrogoths d'Italie. De plus, les crises dynastiques sont incessantes. En 547, Theudisèle est assassiné et Agila, qui lui succède, est le premier roi wisigoth affranchi de la tutelle ostrogothe. En 555, il est lui-même assassiné et Agila est élu roi.WISIGOTH.jpg C'est le père de Brunehaut. Tout en s'alliant aux Francs, comme en témoignent les mariages de ses deux filles, il mène une politique centralisatrice. Il meurt de mort naturelle  en 567, mais n'a pas d'héritier mâle. C'est au terme d'une longue négociation interne à l'aristocratie wisigothe que les frères Liuva et Léogovilde sont élus roi. On estime que de la mort du premier, en 573, date l'installation définitive des Wisigoths dans la Péninsule. C'est cette espagne wisigothe qui tombera sous les coups de la poussée arabe au début du VIIIè siècle. Au temps des héritiers de Clovis deux traits distinguent l'évolution du royaume. D'une part, sa lente convertion au catholicisme ( au dépend de l'arianisme) est rendue définitive en 589 par le IIIè concile de Tolède et qui s'accompagne d'une quasi-fusion entre pouvoir politique et religieux. Monarchie théocratique, l'Espagne wisigothe est, d'une part, la partie de l'ex-empire qui reste le plus fidèle à sa tradition et son esprit. Une culture politique fort différente de celle qui est en train d'émerger en Francie : Brunehaut en fera les frais

 

Brève histoire linguistique de l'Espagne et de ses régions : ici

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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 16:33

  Il n’y avait à l’époque romaine, pas de bon vin qui ne fût vieux.

 

  En 301, devant l’inflation galopante, l’empereur Dioclétien fixa les prix maximum autorisés. Grace à plusieurs inscriptions nous renseignant sur l’échelle des prix antiques, nous savons que le vin vieux de second choix y vaut deux fois plus cher que le vin paysan qui est évidement du vin de l’année. Celui de premier choix, quatre fois plus cher. À peu près à la même époque, Elyen raconte la mésaventure du jeune Dercyllus qui, amoureux d’une courtisane au beau nom d’Opora (« fruit de l’automne »), avait imaginé de lui envoyer des cadeaux assortis à son nom. Parmi eux du vin des premières vendanges. Ce n’était pas dans les goûts d’Opora, qui répond : « Il n’y a pas dans ce que tu m’envoies de quoi te mettre en valeur auprès de moi : beaux cadeaux que des fruits de deux sous et du vin dont la jeunesse est un affront ! »grec vin

  Jusqu’à ce que l’on prenne l’habitude d’utiliser le souffre, le vin ne passait l’année que s’il avait la force de le faire, d’abord grâce à un degré d’alcool suffisamment élevé. Autrement, il ne résistait pas aux chaleurs de l’été. La capacité à passer ce cap manifestait un minimum de qualité. Les très longs vieillissements étaient l’apanage des plus grands crus. Le record est détenu par le vin de Sorrente (Campanie) : il n’est bon à boire qu’au bout de vingt ans d’après Gallien (128 - c. 200), de vingt-cinq d’après Athénée (fin IIe après J.C.). Selon le même auteur, les vins d’Albe (Latium) atteignent leur apogée au bout de quinze ans. Pour Pline l’Ancien (23 – 79), l’âge moyen du falerne (vin de Campanie) commence à partir de quinze ans ; c’est dans les années qui suivent qu’il est bon pour la santé, n’étant ni trop jeune, ni trop vieux.

  Or, tous ces grands crus sont des vins issus de raisins blancs. En Italie, sinon en Gaule et en Grèce, on n’apprécie pas les autres, et les agronomes conseillent aux viticulteurs de pourchasser les cépages de raisin noir. Quand Martial regarde à travers des coupes de cristal tendues par de beaux esclaves des falernes qu’il dit noires ou sombres, ce sont de très vieux vins liquoreux brunis par l’âge, comme le sont maintenant des sauternes centenaires de collection.

  De ces vins nous disons qu’ils ont un goût de madérisé. Perçu dans la plupart des cas comme un défaut, ce goût est recherché dans quelques crus : bien entendu les vins de Madère, mais aussi les olorosos d’Andalousie et les vins doux naturels du Roussillon, les rivesaltes, maury et banyuls. On parle alors d’un goût de rancio. C’est un effet d’oxydation ménagée. Les chimistes du vin ont cherché il y a quelques années la molécule responsablefenugrec de cette saveur particulière, et ils se sont arrêtés sur le soloton. Le nom est japonais et il veut dire « énol de mélasse ». On trouve du soloton dans le vieux saké, le tabac séché et dans une plante : le fenugrec. Or, le fenugrec est utilisé dans la vinification romaine.

Le fenugrec conférait au vin du Columelle une saveur qui appartenait aux vins vieux, et lui donnait ainsi de la valeur. Il entre du reste aussi, chez un agronome plus tardif, Palladius (Ve siècle après Jésus Christ), dans une franche recette de faux vin vieux :

  « Faire du vin vieux avec du vin nouveau. On y parvient en faisant griller ensemble telles quantités que l’on jugera suffisantes d’amandes amères, d’absinthe, de résine de pin pignon, et de fenugrec, puis en broyant ce mélange et en en mettant un cyathe par amphore [4,5 cl pour 26 l]. Avec cela, tu feras de grands vins. »

  C’est le même résultat que recherche le vieillissement à la chaleur, courant dans l’Antiquité. Galien témoigne de pratiques auxquels  son père à Pergame (actuelle Turquie), avait eu recours avec succès : « Et il est vrai, que chez nous en Asie, chaque fois que revient l’été, presque tous le monde, après avoir mis son vin en amphores, met celles-ci  sur les toits de tuile des maisons. Par la suite, on les descend pour les mettre à l’étage de bâtiments sur le sol desquels un grand feu va être allumé, en on oriente en général les celliers vers le sud et le soleil. Par ces procédés, on va faire mûrir le vin et le rendre buvable plus vite. Ce qui en effet met dans les autres cas beaucoup de temps à se produire arrive en très peu de temps aux vins ainsi chauffés. » Encore faut-il, ajoute-t-il, choisir judicieusement les genres de vins à qui ce traitement peut être bénéfique.

  Des indices tout à fait probant montrent donc que le goût de madérisé était hautement valorisé à l’époque romaine.

 

  On aimait que le vin soit « brûlant », piquant, dans le sens d’épicé.


  Les vins vieillissaient en amphores intérieurement enduites d’une couche de poix qui les rendait parfaitement étanches. Tout reposait alors du côté de leur bouchage. Vers la fin du IIIe siècle avant J.C., apparait en Italie un système de bouchage en deux éléments : un bouchon de liège assez mince, coincé dans une encoche du col de l’amphore, à la paroi duquel il n’adhère pas aussi exactement que le bouchon d’une bouteille moderne à son goulot. Au-dessus de ce bouchon de liège, on insère un opercule de pouzzolane, sur lequel les négociants ont souvent imprimé leur nom ou leur sigle. La pouzzolane est une roche volcanique naturelle, le mélange avec de la chaux et de l’eau, devient très dur, mais de texture peu compacte. Ces bouchons sont poreux au gaz, comme le sont aussi, dans une moindre mesure, les opercules de terre cuite qui ont été parfois utilisés sur d’autres amphores. A travers eux, dans les apothèques placées en haut des maisons, l’eau a pu s’évaporer plus vite que l’alcool.

  Les Anciens n’avaient pas isolé l’alcool. La force du vin est évoquée dans les textes deverre-pichet trois façons. La première est l’opposition aqueux-vineux. La seconde est la chaleur, ou le caractère chaleureux du vin : elle exprime la sensation de chaleur ressentie dans son corps par le buveur. La troisième est rangée dans les saveurs : c’est la drimutès. Le même mot indique la brûlure du poivre dans la bouche et celle de l’alcool. De la même façon, l’argot du XIXe siècle appelait l’eau-de-vie « poivre » (de la le mot poivrot).

  Le degré alcoolique le plus élevé que l’on pouvait rencontrer à l’époque romaine était celui des grands vins longuement vieillis, qui avaient pris avec le temps un ou quelques degrés de plus qu’au départ. On choisissait du reste certainement, pour leur faire subir ces longs vieillissements, des vins comptant parmi les plus forts, car ils n’auraient pu autrement se conserver aussi bien.

  À l’époque romaine, le bon vin c’était donc  celui qui combinait goût madérisé, sensation de brûlure lors de la dégustation.

 

Source : Histoire Antique & Médiévale - Hors Série N°20

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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 15:58

  Les origines de cette importante victoire française, et la dernière de la Monarchie légitime, sont lointaines : elles remontent au moins à la lutte contre les Barbaresques, ces pirates musulmans qui enlevaient des Européens en mer et sur les côtes pour les réduire en esclavage.

  Déjà Louis XIV avait décidé une opération en 1660. Relevons que l’Algérie est une province autonome de l’Empire ottoman, gérée par des pirates turcs et renégat (anciens chrétiens européens convertis à l’islam) basés principalement à Alger, qui exercent unevalliere6.jpg double prédation, extérieure, et intérieure, imposant de lourdes contributions aux Arabes et Berbères (alors peut-être encore majoritaires) ; ce système colonial de la Sublime-Porte se maintient jusqu’en 1830, donc les Français n’envahissent aucunement un État arabe algérien mythique (avant 1962). Aussi Louis XIV, à défaut d’attaquer Alger, cible jugée trop difficile (du moins depuis l’échec de Charles-Quint, à l’automne 1541) choisit-il le port de Gigeri (Jijel) en 1664. Cette expédition comprend des enjeux intérieurs, car l’expédition est commandée par son cousin, le duc de Beaufort ; il s’agit de montrer que les Grands redeviennent les premiers serviteurs de l’Etat (après toutes les révoltes de la Fronde). Il reçoit pour mission d’implanter une base militaire permanente dans cette région stratégique. Mais après trois mois de combats acharnés, si la ville est prise, la précarité de la situation, la difficulté des approvisionnements en particulier font que le repli en France est ordonné. Beaucoup d’éléments tendraient à démontrer une certaine incompétence de Beaufort (le courage n’est pas en cause), et le caractère néfaste de ses choix.

  Puis, bien plus tard, le capitaine Boutin est envoyé comme espion dans la régence en 1808 sur ordre de Napoléon ; celui-ci songe, après l’échec de la Campagne d’Égypte (1798-1801) à un débarquement à Alger et à une colonisation de l’Afrique du Nord. Il accomplit sa mission d’espionnage du 24 mai 1808 au 16 juillet 1808, ses relevés lui permettent non seulement d’établir Sidi-Ferruch comme lieu propice au débarquement (grande plage à l’Ouest d’Alger, mais pas à proximité immédiate), il élabore un plan de contournement d’Alger dont l’itinéraire passe par Staoueli, Sidi Khalef et le Fort de l’Empereur. En outre, son rapport, précis, suggère l’emploi d’une force d’invasion

s’élevant à 35 000 ou 40 000 hommes, et contient des recommandations à l’adresse de la future armée d’occupation. Ainsi, quinze ans après la mort de Boutin, les commandants des forces terrestres et navales de Bourmont (ministre de la Guerre) et Duperré (ministre de la Marine et des Colonies) mettront assez fidèlement en application son travail de 1808.Le coup d eventail 1827

La cause immédiate, invoquée à l’époque, est qu’un diplomate français a été frappé par le Dey d’Alger : le 30 avril 1827 en audience, le consul de France Pierre Deval refuse catégoriquement de céder à des menaces et reçoit le fameux coup d’éventail. Le Dey s’impatientait en réclamant le remboursement d’une créance particulièrement ancienne remontant au Directoire, et hélas trop complexe pour un paiement simple et direct exigé (déjà un montage financier trop créatif, avec de nombreux intermédiaires), et la Restauration était soucieuse, elle, des deniers de l’Etat.

  Faute d’excuses, un blocus naval est imposé par la France, mais il s’avère trop perméable, et le Dey refuse de céder. Aussi l’épreuve de force s’impose-t-elle assez logiquement pour tout gouvernement soucieux de la grandeur de la France, surtout qu’elle a été techniquement très préparée, et qu’aucune puissance majeure n’oserait intervenir en faveur d’un État-pirate ; la nette décroissance depuis la fin du dix-huitième siècle du brigandage marin n’enlève rien à la nature de la chose.

  Charles X peut d’autant moins céder, ou se contenter comme Louis XIV d’un symbolique bombardement naval d’Alger (par l’amiral Duquesne en 1682 et 1683) que la situation Charles Xpolitique intérieure française tourne à l’épreuve de force, avec des libéraux majoritaires à la Chambre des Députés, qui entendent gouverner la France contre la volonté du roi ; aussi cette expédition tient-elle de l’opération de prestige pour rétablir l’autorité royale, obtenir un soutien populaire aux Quatre Ordonnances (juillet 1830) censées éliminer l’opposition libérale (en retrouvant une majorité ultraroyaliste à la Chambre).

  Pourtant, il ne s’agit pas d’une simple opération de politique intérieure, comme il est dit trop souvent. Même si les projets sont parfois un peu flous, il faut voir globalement une volonté de reprendre une expansion coloniale, avec l’acquisition d’un vaste territoire de peuplement qui n’existe plus depuis la perte de l’Amérique française en 1763 ; l’Algérie est alors fort peu peuplée, avec moins de deux millions d’habitants, pourrait accueillir près de la métropole et sous un climat méditerranéen (parfois difficile, mais convenant à l’Européen contrairement au tropical), des millions de paysans français pauvres.

  L’évangélisation des indigènes était envisagée sérieusement, contrairement à ce que firent tous les gouvernements français suivants qui s’opposeront toujours énergiquement aux très rares tentatives de christianisation. Bref, à ces conditions, peuplement européen majoritaire et assimilation par la religion et la langue, l’Algérie aurait pu être en totalité française ; sans verser dans l’uchronie, tout ceci n’était pas absurde.

  L’opposition libérale, en particulier la presse, mène une campagne défaitiste d’une virulence extrême, prévoyant les pires désastres, dévoilant tous les secrets militaires (les complicités dans l’armée et la marine sont évidentes). La haute hiérarchie de la Marine refuse de participer à l’expédition, plusieurs amiraux pressentis refusent leur nomination, et le font bruyamment savoir, le vice-amiral Duperré se soumettant in extremis par sens de l’honneur. Il accomplit certes son devoir durant l’expédition, mais avec une prudence parfois à la limite du suspect. Le commandant terrestre désigné est une cible facile pour une campagne de presse, car il a quitté l’armée de Napoléon trois jours avant Waterloo, en se rendant aux Prussiens (d’où les accusations de lâcheté et de trahison, exprimées sans aucune réserve dans des articles et caricatures), choisissant probablement involontairement le plus mauvais moment pour rejoindre Louis XVIII en bref exil à Gand ; contrairement à Duperré, soucieux de démontrer son courage, il intrigue pour obtenir son poste, et durant son commandement, fait preuve de détermination et de sens de la décision. Les deux militaires disposent d’une très grande expérience et de compétences certaines.

  La flotte de l’expédition se rassemble à Toulon, comportant 103 bâtiments de guerre, 572prise-d-alger.jpg navires de commerce transportant 35 000 soldats, 3 800 chevaux et 91 pièces d’artillerie de siège. Enfin, après des mois de préparation, le 25 mai, elle quitte le port. Après une navigation contrariée par le vent, puis une relâche aux Baléares, l’armée débarque enfin le 14 juin à Sidi-Ferruch, avec très peu d’opposition. Sur la route d’Alger sont menées deux batailles contre les troupes du Dey, Staoueli (le 19 juin) puis Sidi Khalef (le 24 juin): le professionnalisme des troupes lalauze-alphonse-1872-1936-fra-le-debarquement-a-sidi-ferru.jpgfrançaises permet de l’emporter sur l’armée barbaresque, plus nombreuse, mais composée seulement d’un corps restreint de janissaires entraînés. Le 3 juillet les batteries de défense côtière d’Alger sont attaquées par la marine française ; le 4 juillet le Fort de l’Empereur, principale défense de la ville est pris, ce qui conduit le lendemain à la capitulation d’Alger. Le siège a été mené à une vitesse remarquable. En récompense, Bourmont est fait pair de France le 16 juillet 1830.

  Ainsi, une opération réputée téméraire, voire impossible, depuis l’échec de Charles- Quint, est réalisée avec une facilité déconcertante au prix d’à peine plus de quatre cents morts français (dont le fils du commandant en chef, Amédée de Bourmont). Pourtant Charles X ne réussit pas à en faire un grand événement populaire rehaussant son prestige, qui lui servirait au moment ad hoc pour triompher de l’opposition libérale. Peut-être même que le succès à Alger nuit à la tentative de reprise en main du Royaume en créant un trop grand sentiment de confiance chez le souverain.

  En Algérie, Bourmont commence la conquête du pays, avance jusqu’à Blida dans la plaine de la Mitidja, fait occuper Bône, laquelle ouvre ses portes au corps expéditionnaire, et Oran après une brève résistance dans la première quinzaine d’août. Le 11 août, le nouveau ministre de la Guerre de Louis-Philippe, le général Gérard, lui communique officiellement la nouvelle de la Révolution de Juillet. Bourmont refuse de reconnaître le nouveau régime, et est remplacé par le général Clauzel envoyé par les autorités révolutionnaires.

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 09:21

Suite de l'entretien accordé par Michel Pastourau, historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l'héraldique, à Dominique Simonnet. Première partie ici

 

 Est-ce tout simplement parce qu'il attire l'œil, d'autant95 qu'il est peu présent dans la nature ?

Mais si ! Les codes symboliques ont des conséquences très pratiques. Prenez les teinturiers : en ville, certains d'entre eux ont une licence pour le rouge (avec l'autorisation de teindre aussi en jaune et en blanc), d'autres ont une licence pour le bleu (ils ont le droit de teindre également en vert et en noir). À Venise, Milan ou Nuremberg, les spécialistes du rouge garance ne peuvent même pas 96travailler le rouge kermès. On ne sort pas de sa couleur, sous peine de procès ! Ceux du rouge et ceux du bleu vivent dans des rues séparées, cantonnés dans les faubourgs parce que leurs officines empuantissent tout, et ils entrent souvent en conflit violent, s'accusant réciproquement de polluer les rivières. Il faut dire que le textile est alors la seule vraie industrie de l'Europe, un enjeu majeur.

93

Je parie que notre rouge, décidément insolent, ne va pas94 plaire aux collets montés de la Réforme.

D'autant plus qu'il est la couleur des "papistes" ! Pour les réformateurs protestants, le rouge est immoral. Ils se réfèrent à un passage de l'Apocalypse où saint Jean raconte comment, sur une bête venue de la mer, chevauchait la grande prostituée de Babylone vêtue d'une robe rouge. Pour Luther, Babylone, c'est Rome ! Il faut donc chasser le rouge du temple - et des habits de tout bon chrétien. Cette "fuite" du rouge n'est pas sans conséquence : à partir du XVIe siècle, les hommes ne s'habillent plus en rouge (à l'exception des cardinaux et des membres de certains ordres de chevalerie). Dans les milieux catholiques, les femmes peuvent le faire. On va assister aussi à un drôle de chassé-croisé : alors qu'au Moyen Âge le bleu était plutôt féminin (à cause de la Vierge) et le rouge, masculin (signe du pouvoir et de la guerre), les choses s'inversent. Désormais, le bleu devient masculin (car plus discret), le rouge part vers le féminin. On en a gardé la trace : bleu pour les bébés garçons, rose pour les filles… Le rouge restera aussi la couleur de la robe de mariée jusqu'au XIXe siècle.97


La mariée était en rouge !

Bien sûr ! Surtout chez les paysans, c'est-à-dire la grande majorité de la population d'alors.98 Pourquoi ? Parce que, le jour du mariage, on revêt son plus beau vêtement et qu'une robe belle et riche est forcément rouge (c'est dans cette couleur que les teinturiers sont les plus performants). Dans ce domaine-là, on retrouve notre ambivalence : longtemps, les prostituées ont eu l'obligation de porter une pièce de vêtement rouge, pour que, dans la rue, les choses soient bien claires (pour la même raison, on mettra une lanterne rouge à la porte des maisons closes). Le rouge décrit les deux versants de l'amour : le divin et le péché de chair. Au fil des siècles, le rouge de l'interdit s'est aussi affirmé. Il était déjà là, dans la robe des juges et dans les gants et le capuchon du bourreau, celui qui verse le sang. Dès le XVIIIe siècle, un chiffon rouge signifie danger.

99

Y a-t-il un rapport avec le drapeau rouge des communistes ?

Oui. En octobre 1789, l'Assemblée constituante décrète qu'en cas de trouble un drapeau004 rouge sera placé aux carrefours pour signifier l'interdiction d'attroupement et avertir que la force publique est susceptible d'intervenir. Le 17 juillet 1791, de nombreux Parisiens se rassemblent au Champ-de-Mars pour demander la destitution de Louis XVI, qui vient d'être arrêté à Varennes. Comme l'émeute menace, Bailly, le maire de Paris, fait hisser à la hâte un grand drapeau rouge. Mais les gardes nationaux tirent sans sommation : on comptera une cinquantaine de morts, dont on fera des "martyrs de la révolution". Par une étonnante inversion, c'est ce fameux drapeau rouge, "teint du sang de ces martyrs", qui devient l'emblème du peuple opprimé et de la révolution en marche. Un peu plus tard, il a même bien failli devenir celui de la France.

De la France !

Mais oui ! En février 1848, les insurgés le brandissent de nouveau devant l'Hôtel de Ville. 084Jusque-là, le drapeau tricolore était devenu le symbole de la Révolution (ces trois couleurs ne sont d'ailleurs pas, contrairement à ce que l'on prétend, une association des couleurs royales et de celles de la ville de Paris, qui étaient en réalité le rouge et le marron : elles ont été reprises de la révolution américaine). Mais, à ce moment-là, le drapeau tricolore est discrédité, car le roi Louis-Philippe s'y est rallié. L'un des manifestants demande que l'on fasse du drapeau rouge, "symbole de la misère du peuple et signe de la rupture avec le passé", l'emblème officiel de la République. C'est Lamartine, membre du gouvernement provisoire, qui va sauver nos trois couleurs : "Le drapeau rouge, clame-t-il, est un pavillon de terreur qui n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, tandis que le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie !" Le drapeau rouge aura quand même un bel avenir. La Russie soviétique l'adoptera en 1918, la Chine communiste en 1949… Nous avons gardé des restes amusants de cette histoire : dans l'armée, quand on plie le drapeau français après avoir descendu les couleurs, il est d'usage de cacher la bande rouge pour qu'elle ne soit plus visible. Comme s'il fallait se garder du vieux démon révolutionnaire.

Nous obéirions donc toujours à l'ancienne symbolique.

Dans le domaine des symboles, rien ne disparaît jamais vraiment. Le rouge du pouvoir et de l'aristocratie (du moins en Occident, car c'est le jaune qui tient ce rôle dans les cultures asiatiques) a traversé les siècles, tout comme l'autre rouge, révolutionnaire et prolétarien. Chez nous, en outre, le rouge indique toujours la fête, Noël, le luxe, le spectacle : les théâtres et les opéras en sont ornés. Dans le vocabulaire, il nous est resté de nombreuses expressions ("rouge de colère", "voir rouge") qui rappellent les vieux symboles. Et on associe toujours le rouge à l'érotisme et à la passion.097

Mais, dans notre vie quotidienne, il est pourtant discret.

Plus le bleu a progressé dans notre environnement, plus le rouge a reculé. Nos objets sont rarement rouges. On n'imagine pas un ordinateur rouge par exemple (cela ne ferait pas sérieux), ni un réfrigérateur (on aurait l'impression qu'il chauffe). Mais la symbolique a perduré : les panneaux d'interdiction, les feux rouges, le téléphone rouge, l'alerte rouge, le carton rouge, la Croix-Rouge (en Italie, les croix des pharmacies sont aussi rouges)… Tout cela dérive de la même histoire, celle du feu et du sang… Je vais vous raconter une anecdote personnelle. Jeune marié, j'ai un jour acheté une voiture d'occasion : un modèle pour père de famille, mais rouge ! Autant dire que la couleur et le véhicule n'allaient pas ensemble. Personne n'en avait voulu, ni les conducteurs sages qui le trouvaient trop transgressif, ni les amateurs de vitesse qui le trouvaient trop sage. On m'en avait donc fait un bon rabais. Mais ma voiture n'a pas fait long feu, si je puis dire : la grille d'un parking est tombée sur le capot et l'a totalement anéantie. Je me suis dit que les symboles avaient raison : c'était vraiment une voiture dangereuse.

 

Entretien réalisé pour L'Express et publié dans le numéro du 12 juillet 2004

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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 10:01

«L'équipement des Romains comprend d'abord un bouclier fait de planches ajustées ; saLegionnaire_romain.JPG bordure comporte une garniture de fer qui le renforce contre les coups de glaive et quand on l'appuie au sol ; au centre du bouclier est fixée une bosse de fer qui protège contre les chocs violents de projectiles.

Le bouclier est accompagné d'un glaive qui se porte sur la cuisse droite. En outre, il y a deux javelots, un casque de bronze et deux jambières. Avec les plumes qui surmontent son casque, le guerrier paraît plus grand et impressionne l'adversaire.

La plupart des soldats portent une plaque de bronze sur la poitrine qu'ils appellent leur protège-cœur. Les plus riches portent au lieu du protège-cœur une cotte de maille.»

 

Polybe, général, homme d'état, historien et théoricien politique. Histoires, IIè siècle avant Jésus Christ.

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 19:36

 

  Entretien accordé par Michel Pastoureau, historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l'héraldique, à Dominique Simonnet

Le rouge : c'est le feu et le sang, l'amour et l'enfer

 

Avec lui, on ne fait pas vraiment dans la nuance. Contrairement à ce timoré de bleu, le rouge est une 85couleur orgueilleuse, pétrie d'ambitions et assoiffée de pouvoir, une couleur qui veut se faire voir et qui est bien décidée à en imposer à toutes les autres. En dépit de cette insolence, son passé, pourtant, n'a pas toujours été glorieux. Il y a une face cachée du rouge, un mauvais rouge (comme on dit d'un mauvais sang) qui a fait des ravages au fil du temps, un méchant héritage plein de violences et de fureurs, de crimes et de péchés. C'est cette double personnalité du rouge que décrit ici l'historien du symbolisme Michel Pastoureau : une identité fascinante, mais brûlante comme les flammes de Satan.

83S'il est une couleur qui vaut d'être nommée comme telle, c'est bien elle ! On dirait que le rouge représente à lui seul toutes les autres couleurs, qu'il est la couleur.
Parler de "couleur rouge", c'est presque un pléonasme en effet ! D'ailleurs, certains mots, tels coloratus en latin ou colorado en espagnol, signifient à la fois "rouge" et "coloré". En russe,krasnoï veut dire "rouge" mais aussi "beau" (étymologiquement, la place Rouge est la "belle place"). Dans le système symbolique de l'Antiquité, qui tournait autour de trois pôles, le blanc représentait l'incolore, le noir était grosso modo le sale, et le rouge était la couleur, la seule digne de ce nom. La suprématie du rouge s'est imposée à tout l'Occident.

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Est-ce tout simplement parce qu'il attire l'œil, d'autant86 qu'il est peu présent dans la nature ?

On a évidemment mis en valeur ce qui tranchait le plus avec l'environnement. Mais il y a une autre raison : très tôt, on a maîtrisé les pigments rouges et on a pu les utiliser en peinture et en teinture. Dès - 30 000 ans, l'art paléolithique utilise le rouge, obtenu notamment à partir de la terre ocre-rouge : voyez le bestiaire de la grotte Chauvet. Au néolithique, on a exploité la garance, cette herbe aux racines tinctoriales présente sous les climats les plus variés, puis on s'est servi de certains métaux, comme l'oxyde de fer ou le sulfure de mercure… La chimie du rouge a donc été très précoce, et très efficace. D'où le succès de cette couleur.

87

J'imagine alors que, le 88rouge, a un passé glorieux.

Oui. Dans l'Antiquité déjà, on l'admire et on lui confie les attributs du pouvoir, c'est-à-dire ceux de la religion et de la guerre. Le dieu Mars, les centurions romains, certains prêtres… tous sont vêtus de rouge. Cette couleur va s'imposer parce qu'elle renvoie à deux éléments, omniprésents dans toute son histoire : le feu et le sang. On peut les considérer soit positivement soit négativement, ce qui nous donne quatre pôles autour desquels le christianisme primitif a formalisé une symbolique si forte qu'elle perdure aujourd'hui. Le rouge feu, c'est la vie, l'Esprit saint de la Pentecôte, les langues de feu régénératrices qui descendent sur les apôtres ; mais c'est aussi la mort, l'enfer, les flammes de Satan qui consument et anéantissent. Le rouge sang, c'est celui versé par le Christ, la force du sauveur qui purifie et sanctifie ; mais c'est aussi la chair souillée, les crimes (de sang), le péché et les impuretés des tabous bibliques.

 

89Un système plutôt ambivalent…

Tout est ambivalent dans le monde des symboles, et particulièrement des couleurs ! Chacune d'elles se dédouble en deux identités opposées. Ce qui est étonnant, c'est que, sur la longue durée, les deux faces tendent à se confondre. Les tableaux qui représentent la scène du baiser, par exemple, montrent souvent Judas et Jésus comme deux personnages presque identiques, avec les mêmes vêtements, les mêmes couleurs, comme s'ils étaient les deux pôles d'un aimant. Lisez de même l'Ancien Testament : le rouge y est associé tantôt à la faute et à l'interdit, tantôt à la puissance et à l'amour. La dualité symbolique est déjà en place.

C'est surtout aux signes du pouvoir que le rouge va91 s'identifier.

Certains rouges ! Dans la Rome impériale, celui que l'on fabrique avec la substance colorante du murex, un coquillage rare récolté en Méditerranée, est réservé à l'empereur et aux chefs de guerre. Au Moyen Âge, cette recette de la pourpre romaine s'étant perdue (les gisements de murex sur les côtes de Palestine et d'Égypte sont de plus épuisés), on se rabat sur le kermès, ces œufs de cochenilles qui parasitent les feuilles de chênes.

Il fallait le trouver !

En effet. La récolte est laborieuse et la fabrication très coûteuse. Mais le rouge obtenu est splendide, lumineux, solide. Les seigneurs bénéficient donc toujours d'une couleur de luxe. Les paysans, eux, peuvent recourir à la vulgaire garance, qui donne une teinte moins éclatante. Peu importe si on ne fait pas bien la différence à l'œil nu : l'essentiel est dans la matière et dans le prix. Socialement, il y a rouge et rouge ! D'ailleurs, pour l'œil médiéval, l'éclat d'un objet (son aspect mat ou brillant) prime sur sa coloration : un rouge franc sera perçu comme plus proche d'un bleu lumineux que d'un rouge délavé. Un rouge bien vif est toujours une marque de puissance, chez les laïcs comme chez les ecclésiastiques. À partir des XIIIe et XIVe siècles, le pape, jusque-là voué au blanc, se met au rouge. Les cardinaux, également. Cela signifie que ces considérables personnages sont prêts à verser leur sang pour le Christ… Au même moment, on peint des diables rouges sur les tableaux et, dans les romans, il y a souvent un chevalier démoniaque et rouge, des armoiries à la housse de son cheval, qui défie le héros. On s'accommode très bien de cette ambivalence. 92

Et le Petit Chaperon… rouge qui s'aventure lui aussi dans la forêt du Moyen Âge ? Il entre dans ce jeu de symboles ?

Bien sûr. Dans toutes les versions du conte (la plus ancienne date de l'an mille), la fillette est en rouge. Est-ce parce qu'on habillait ainsi les enfants pour mieux les repérer de loin, comme des historiens l'ont affirmé ? Ou parce que, comme le disent certains textes anciens, l'histoire est située le jour de la Pentecôte et de la fête de l'Esprit saint, dont la couleur liturgique est le rouge ? Ou encore parce que la jeune fille allait se retrouver au lit avec le loup et que le sang allait couler, thèse fournie par des psychanalystes ? Je préfère pour ma part l'explication sémiologique : un enfant rouge porte un petit pot de beurre blanc à une grand-mère habillée de noir... Nous avons là les trois couleurs de base du système ancien. On les retrouve dans d'autres contes : Blanche-Neige reçoit une pomme rouge d'une sorcière noire. Le corbeau noir lâche son fromage - blanc - dont se saisit un renard rouge… C'est toujours le même code symbolique.

Entretien réalisé pour L'Express et publié dans le numéro du 12 juillet 2004

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 09:55

                               Grégoire de Tours – Histoires des Francs – Livre 3 (extrait) :


Les Francs avaient une grande haine contre Parthénius, parce que sous ledit roi il leur avait imposé des tributs, et ils commencèrent à le poursuivre. Se voyant en péril, il s’enfuit de la ville, et supplia deux évêques de le ramener à Trèves, et de réprimer par leurs exhortations la sédition d’un peuple furieux. Ils y allèrent, et la nuit, pendant qu’il était dans son lit, tout à coup en dormant il commença à crier à haute voix, disant : Hélas ! hélas ! secourez-moi, vous qui êtes ici, venez à l’aide d’un homme qui périt. A ces cris, ceux qui étaient dans la chambre s’étant éveillés, lui demandèrent ce que c’était, et il répondit : Ausanius, mon ami, et Papianilla, ma femme, que j’ai tués autrefois, m’appelaient en jugement, en disant : Viens répondre, car nous t’accusons devant Dieu. En effet, pressé par la jalousie, il avait, quelques années auparavant, tué injustement sa femme et son ami. Les évêques, étant arrivés à la ville, et voyant qu’ils ne pouvaient résister à la violente sédition du peuple, voulurent le cacher dans l’église. Ils le mirent dans un coffre et étendirent sur lui des vêtements à l’usage de l’église. Le peuple étant entré, le chercha dans tous les coins ; il se retirait irrité, lorsqu’un de la troupe conçut un soupçon, et dit : Voilà un coffre dans lequel nous n’avons pas cherché notre ennemi. Les gardiens leur dirent qu’il n’y avait rien dans ce coffre que des ornements ecclésiastiques ; mais ils demandèrent les clefs, disant : Si vous ne l’ouvrez pas sur-le-champ, nous le brisons. Le coffre ayant donc été ouvert, et les linges écartés, ils y trouvèrent Parthénius et l’en tirèrent, s’applaudissant de leur découverte et disant : Dieu a livré notre ennemi entre nos mains. Alors ils lui coupèrent les poings, lui crachèrent au visage ; et lui ayant lié les bras derrière le dos, ils le lapidèrent contre une colonne. Il avait été très vorace ; et, pour pouvoir plus promptement recommencer à manger, il prenait de l’aloès qui le faisait digérer très vite : il laissait échapper en public le bruit de ses entrailles sans aucun respect pour ceux qui étaient présents. Sa vie se termina de cette manière.

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