Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 15:17

   Le comportement du Romain face au voyage fut bien différent de celui du Grec. Très attaché à la terre et assez casanier le paysan romain a fait, par obligation, du tourisme militaire et, si les Romains ont connu d'autres pays que le leur, et des pays fort éloignés, c'est parce que les légionnaires se sont transportés de plus en plus loin au fil des années et des conquêtes. Mais ils n'ont jamais éprouvé le besoin de retourner en "touristes" dans cespaix-romaine.jpg pays lointains dont certains, pourtant, leur avaient laissé de merveilleux souvenirs... Au reste, à partir de Marius et de César, on distribue aux vétérans (les soldats qui ont terminé leur temps réglementaire de service militaire) des terres conquises. Ces "colonies" furent disséminées dans tout l'Empire et jouèrent un grand rôle dans la romanisation des pays conquis. Aux yeux des Romains, en effet, seule la sédentarité est vertueuse : si le pater familias se déplace (le paysan se rend au marché, le propriétaire va inspecter sa "villa" à la campagne), sa femme, elle, n'a pas le droit de passer plus de deux nuits hors de sa maison. Si l'on doit partir en voyage, on multiplie les précautions vis-à-vis de la divinité et le moindre signe suspect fait annuler le voyage (Suétone, Auguste). En ce qui concerne la vocation maritime, si nette chez les Grecs, elle est inexistante chez les Romains qui ne deviendront marins, là encore, que par obligation ; nous possédons de multiples exemples, à toutes les époques, des frissons d'épouvante éprouvés devant les périls de la mer : hantise de l'expatriation lointaine, hantise de périr en mer et de rester sans sépulture...(Properce, Élégies) D'autre part, les Romains ressentent une haine viscérale pour les thalassocraties maritimes( Cicéron, de Republica).

  Donc, le Romain sensé reste chez lui ou, au mieux, il se déplace vers une villégiature agréable, un second "chez soi". Peut-être y rêvera-t-il, l'imagination aidant, à des pays fabuleux comme ceux de l'Orient, à l'écoute de ceux qui sont allés jusque là. De ce fait, la question du voyage celui de l'homme actif qui se déplace, mais aussi le voyage en tant que sujet de connaissance ou de méditation sur soi devient un sujet récurrent chez les écrivains et les philosophes.

 

  Les voyages religieux

 

  Il n'y a, chez les Romains, aucun équivalent des grands sanctuaires helléniques auxquels se rendaient les foules grecques, lors des panégyries, à des dates régulières. Chez les Romains, les "voyages" religieux se bornent à quelques processions et offrandes de sacrifices non loin de chez soi. Ainsi en va-t-il des Féries latines (procession jusqu'à Lavinium) où les magistrats revêtus de l'imperium se rendent pour inaugurer ou clôturer leur charge. Les fêtes religieuses des Romains sont liées à d'antiques rites agraires conservés jusqu'à la fin de la République. Ainsi en est-il des Arualia (du mot latin arua = les champs labourés) ou des Lupercales, qu'on célébrait pour assurer la fécondité des champs. De même, les Consualia, en l'honneur du dieu Consus (sans doute dieu des silos et des greniers), auxquels les Romains invitèrent les Sabins... et ce fut le fameux enlèvement des Sabines (Ovide, L'Art d'aimer). Cette localisation des rites, et donc des dieux, correspond à un environnement par les sacra que le voyage lointain détruit. Ce tabou du voyage nous est confirmé par les témoignages primitifs que nous possédons et qui mettent l'accent sur le déracinement que représentent les migrations. Il est assez symptomatique que les fondateurs légendaires de dynasties (le Troyen Énée, le gréco-toscan Lucumon, devenu Tarquin l'ancien) soient des fugitifs qui aspirent à se sédentariser à nouveau autour d'un culte local. Ce tabou explique aussi que, primitivement, les prêtres ont l'interdiction absolue de se déplacer, cette interdiction demeurera permanente pour les Vestales (Tite-Live, Histoire romaine).

 

  Les voyages officiels

 

  À partir de la fin du IIIe siècle et surtout au IIe, les ambassades entre Rome et le monde grec se multiplient. De nombreux souverains orientaux viennent à Rome en mission et, en sens inverse, de nombreux légats romains se rendent en Grèce et en Orient où ils se comportent en véritables plénipotentiaires (Tite-Live, Histoire romaine). Quant aux imperatores, ils s'efforcent souvent de concilier guerre, diplomatie et tourisme culturel ou religieux.

  Il existe aussi des missions d'exploration, comme celle confiée à Scipion Émilien en 136-133 av. J.-C. en Grèce et en Orient pour étudier les mentalités de ces pays. Sous l'Empire se développe une politique systématique d'exploration. Mécène a ainsi beaucoup circulé entre Italie et Grèce, mais il sait prendre son temps et ses aises au cours de ses déplacements. Agrippa, lui, gendre de l'empereur Auguste, et grand administrateur (le Pont du Gard lui doit son existence) a multiplié les tournées dans l'Empire : en Espagne, où il participe à la mensuration de la Bétique, (l'Andalousie actuelle) et surtout en Orient où il effectue une grande tournée en 23-22 av. J.-C. ainsi qu'en Grèce. Il s'intéresse plus à l'urbanisme et à l'administration qu'à l'art proprement dit. En revanche, Germanicus, envoyé en mission en Arménie (18-19 ap. J.-C.) s'attarde en Grèce et en Asie romaine, puis, après sa mission, entreprend un voyage archéologique en Égypte (Tacite, Annales). Plus tard, il explore les rives de la mer Baltique où il perd, lors d'une tempête, la plus grande partie de sa flotte (Tacite, Annales). Néron, lui, envoie une expédition pour reconnaître les sources du Nil.

  À ces ambassades, ces missions officielles et ces voyages d'exploration (les trois éléments étant souvent étroitement imbriqués) il faut ajouter, sous l'Empire, les voyages du prince ; celui-ci va inspecter ses provinces et se montrer : en Orient, notamment, voir César (l'empereur) c'est voir le dieu vivant...L'inscription "aduentus augustus" ("auguste venue du prince") figure sur de nombreuses monnaies. Les empereurs se déplacent avec une escorte (comitatus) composée de leurs collaborateurs et de leur garde prétorienne. Ces voyages lointains, ces longues absences créent un vide à Rome et suscitent une angoisse qui expliquent l'allégresse et les réjouissances qui saluent le retour de l'empereur, ainsi qu'en témoignent également de nombreuses monnaies portant l'inscription Fortuna redux (= la Fortune qui préside au retour). Auguste se rend en Gaule (16 av. J.-C.) pour y mater une rébellion de certains peuples germaniques mais il y reste trois ans pour affermir l'autorité de Rome (Horace, Odes). Bientôt tout voyage impérial sera à finalités multiples : inspection des provinces et des armées mais aussi curiosité personnelle. L'expédition de l'empereur Claude en (Grande) Bretagne fut une expédition militaire facile mais il avait emmené avec lui plusieurs savants et, au retour, avait traversé toute la Gaule par le réseau routier de ce pays et, en Italie, avait emprunté une partie du Pô avant d'arriver à Ravenne. Néron, lui, organise un voyage en Grèce (64 ap. J.-C.) pour des raisons politiques mais aussi et surtout pour montrer ses talents de musicien et d'acteur. C'est pendant ce voyage que, de façon spectaculaire, sa garde prétorienne entame le percement de l'isthme de Corinthe, cependant que l'empereur se montre dans tous les concours grecs (Olympiques, Isthmiques, Pythiques...) pour y concourir, être admiré, déclaré vainqueur et couronné... Il se déplace avec un équipage fastueux et toute une troupe de jeunes chevaliers qui lui sert de claque (Suétone, Vies des douze Césars). Son retour à Rome reproduit le rituel du triomphe.

  Ce voyage de Néron modifie pour l'avenir les voyages impériaux : l'action culturelle ycesar-voyage.png aura désormais toujours sa place. C'est particulièrement manifeste dans les voyages de l'empereur Hadrien (IIe siècle ap. J.-C.), empereur "voyageur" par excellence. Celui-ci s'est promené, en effet, en Égypte et en Asie mais surtout en Grèce et, contrairement à Néron, dans un équipage dépourvu de tout confort : dans ses tournées d'inspection militaire il partage entièrement la vie des troupes (M. Yourcenar, Mémoires d'Hadrien).. Ses nombreux voyages et séjours en Grèce ont une fonction politique et religieuse à la fois : il s'agit de renforcer le culte impérial. Hadrien visite aussi toute l'Asie romaine et contribue financièrement aux initiatives prises par les édiles des cités. Il fonde des thermes en Asie et dote Athènes d'une splendide bibliothèque grecque et latine. Il accomplit aussi toute une série de pélerinages historiques, de la tombe d'Agamemnon à celle d'Alcibiade (Histoire Auguste)

  Marc-Aurèle, à son tour, séjourne à Athènes et se fait initier, comme Hadrien, aux mystères d'Éleusis. Sous le Bas-Empire, Septime-Sévère et Caracalla sont, eux aussi, de grands voyageurs et leurs tournées administratives (règlements de problèmes locaux) constituent aussi des voyages d'agrément : intérêt pour l'archéologie ou pour la beauté des paysages traversés. Au total les voyages impériaux constituent souvent des opérations de prestige mais contribuent à maintenir l'unité politique de l'Empire

Repost 0
Published by Lutèce - dans Rome
commenter cet article
20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 13:40

Claude est né à Lugdunum (Lyon) le 1er août 10 av., fils de Drusus et Antonia Minor, elle-même fille de Marc Antoine et d'Octavie, il fut le premier empereur né hors d'Italie.

Il succéda à Caligula en 41 en devenant le quatrième empereur de la dynastie julio-claudienne alors qu'il avait déjà une cinquantaine d'années.

Il apparaissait peu probable que Claude devienne empereur. Etant bègue,  sa familleclaude.jpeg l'avait jugé incapable d'exercer une fonction publique jusqu'à ce qu'il devienne consul de son neveu Caligula en 37. Son infirmité le sauva cependant peut-être des purges dans les familles nobles romaines qui eurent lieu durant les règnes de ses deux prédécesseurs, lui permettant de se trouver en position d'être nommé empereur après l'assassinat de Caligula : il était alors le dernier homme de sa famille. Il accéda au pouvoir en comblant de cadeaux (donativa) les cohortes prétoriennes, inaugurant ainsi un malheureux usage.

Malgré son manque d'expérience politique, Claude se montra un administrateur capable et un grand bâtisseur public.

Son règne vit l'Empire s'agrandir : cinq provinces s'ajoutèrent à l'Empire, dont la « Bretagne » (Britannia en latin) en 43 — où il se rendit pour obtenir les triomphes, se voyant ainsi décerner, ainsi qu'à son fils, le surnom de Britannicus —, la Lycie, la Maurétanie, la Norique et la Thrace. Il s'intéressa personnellement aux affaires publiques, se penchant sur les lois et présidant les procès publics. Il alla jusqu'à publier vingt édits par jour.

Il étendit la citoyenneté romaine à des nombreuses cités dans les provinces, notamment en Gaule où il était né. Sensible aux demandes des notables gaulois, il obtint en 48 du Sénat que ceux-ci puissent accéder aux magistratures publiques de Rome et donc au Sénat romain. Reconnaissants, les délégués des nations gauloises firent graver son discours sur une table de bronze, la Table claudienne, laquelle fut placée dans le sanctuaire fédéral des Trois Gaules à Lyon.

Tout au long de son règne il fut perçu comme vulnérable par la noblesse romaine. Il fut ainsi poussé à chercher en permanence à consolider son pouvoir, aux dépens des sénateurs en particulier. En 49, il bannit les juifs de Rome.

Dans sa vie personnelle, il connut de nombreuses épreuves et son dernier mariage le mena à la mort.

Il épousa en premières noces Plautia Urgulanilla, dont il eut un fils, mort en bas âge, et une fille qu'il fit exposer, la soupçonnant d'être le fruit d'un adultère. Il se maria ensuite à Ælia Pætina dont il eut une fille, Antonia. Il s'allia ensuite à Messaline dont il eut deux enfants, Octavie (née en 40, future épouse de Néron) et Britannicus (né en 41), qui fut éclipsé puis empoisonné par Néron. En quatrièmes noces, il épousa sa propre nièce Agrippine la Jeune.

Il mourut empoisonné le 13 octobre 54 à l'instigation d'Agrippine, après avoir, sur ses conseils, adopté le fils de celle-ci — Néron — et fait passer ce dernier, en le mariant à sa fille Octavie, devant son propre fils pour la succession.

Repost 0
Published by Lutèce - dans Rome
commenter cet article
18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 07:07

   Après le départ de mon oncle, je continuai l'étude qui m'avait empêché de le suivre. Vintpline-jeune.gif ensuite le bain, le repas ; je dormis quelques instants d'un sommeil agité. Depuis plusieurs jours, un tremblement de terre s'était fait sentir. Il nous avait peu effrayés, parce qu'on y est habitué en Campanie. Mais il redoubla cette nuit avec tant de violence, qu'on eût dit, non-seulement une secousse, mais un bouleversement général. Ma mère se précipita danspompei_pline.jpg ma chambre. Je me levais pour aller l'éveiller, si elle eût été endormie. Nous nous assîmes dans la cour qui ne forme qu'une étroite séparation entre la maison et la mer. Comme je n'avais que dix-huit ans, je ne sais pas si je dois appeler fermeté ou imprudence ce que je fis alors. Je demandai un livre de Tite-Live. Je me mis à le lire, comme dans le plus grand calme, et je continuai à en faire des extraits. Un ami de mon oncle, récemment arrivé d'Espagne pour le voir, nous trouva assis, ma mère et moi. Je lisais. Il nous reprocha, à ma mère son sang-froid, et à moi ma confiance. Je n'en continuai pas moins attentivement ma lecture.

   Nous étions à la première heure du jour, et cependant on ne voyait encore qu'une lumière faible et douteuse. Les maisons autour de nous, étaient si fortement ébranlées,pline-le-jeune1.jpg qu'elles étaient menacées d'une chute infaillible dans un lieu si étroit, quoiqu'il fût découvert. Nous prenons enfin le parti de quitter la ville. Le peuple épouvanté s'enfuit avec nous ; et comme, dans la peur, on met souvent sa prudence à préférer les idées d'autrui aux siennes, une foule immense nous suit, nous presse et nous pousse. Dès que nous sommes hors de la ville, nous nous arrêtons ; et là, nouveaux phénomènes, nouvelles frayeurs. Les voitures que nous avions emmenées avec nous, étaient, quoiqu'en pleine campagne, entraînées dans tous les sens, et l'on ne pouvait, même avec des pierres, les maintenir à leur place. La mer semblait refoulée sur elle-même, et comme chassée du rivage par l'ébranlement de la terre. Ce qu'il y a de certain, c'est que le rivage était agrandi, et que beaucoup de poissons étaient restés à sec sur le sable. De l'autre côté, une nuée noire et horrible, déchirée par des tourbillons de feu, laissait échapper de ses flancs entr'ouverts de longues traînées de flammes, semblables à d'énormes éclairs.

   Alors l'ami dont j'ai parlé revint plus vivement encore à la charge. Si votre frère, si votre oncle est vivant, nous dit-il, il veut sans doute que vous vous sauviez ; et s'il est mort, il a voulu que vous lui surviviez. Qu'attendez-vous donc pour partir ? Nous lui répondîmes que nous ne pourrions songer à notre sûreté, tant que nous serions incertains de son sort. À ces mots, il s'élance, et cherche son salut dans une fuite précipitée. Presqu'aussitôt après la nue s'abaisse sur la terre et couvre les flots. Elle dérobait à nos yeux l'île de Caprée, qu'elle enveloppait, et nous cachait la vue du promontoire de Misène. Ma mère me conjure, me presse, m'ordonne de me sauver, de quelque manière que ce soit. Elle me dit que la fuite est facile à mon âge ; que pour elle, affaiblie et appesantie par les années, elle mourrait contente, si elle n'était pas cause de ma mort. Je lui déclare qu'il n'y a de salut pour moi qu'avec elle. Je lui prends la main, je la force à doubler le pas. Elle m'obéit à regret, et s'accuse de ralentir ma marche.vesuve-de-pompei.jpg  La cendre commençait à tomber sur nous, quoiqu'en petite quantité. Je tourne la tête, et j'aperçois derrière nous une épaisse fumée qui nous suit en se répandant sur la terre comme un torrent. Pendant que nous voyons encore, quittons le grand chemin, dis-je à ma mère, de peur d'être écrasés dans les ténèbres par la foule qui se presse sur nos pas. A peine nous étions-nous arrêtés, que les ténèbres s'épaissirent encore. Ce n'était pas seulement une nuit sombre et chargée de nuages, mais l'obscurité d'une chambre où toutes les lumières seraient éteintes. On n'entendait que les gémissements des femmes, les plaintes des enfants, les cris des hommes. L'un appelait son père, l'autre son fils, l'autre sa femme ; ils ne se reconnaissaient qu'à la voix. Celui-ci s'alarmait pour lui-même, celui-là pour les siens. On en vit à qui la crainte de la mort faisait invoquer la mort même. Ici on levait les mains au ciel ; là on se persuadait qu'il n'y avait plus de dieux, et que cette nuit était la dernière, l'éternelle nuit qui devait ensevelir le monde. Plusieurs ajoutaient aux dangers réels des craintes imaginaires et chimériques. Quelques-uns disaient qu'à Misène tel édifice s'était écroulé, que tel autre était en feu ; bruits mensongers qui étaient accueillis comme des vérités.

Il parut une lueur qui nous annonçait, non le retour de la lumière, mais l'approche du feu qui nous menaçait. Il s'arrêta pourtant loin de nous. L'obscurité revint. La pluie de cendres recommença plus forte et plus épaisse. Nous nous levions de temps en temps pour secouer cette masse qui nous eût engloutis et étouffés sous son poids. Je pourrais me vanter qu'au milieu de si affreux dangers, il ne m'échappa ni une plainte ni une parole qui annonçât de la faiblesse ; mais j'étais soutenu par cette pensée déplorable et consolante à la fois, que tout l'univers périssait avec moi. Enfin cette noire vapeur se dissipa, comme une fumée ou comme un nuage. Bientôt après nous revîmes le jour et même le soleil, mais aussi blafard qu'il apparaît dans une éclipse. Tout se montrait changé à nos yeux troublés encore. Des monceaux de cendres couvraient tous les objets, comme d'un manteau de neige.

Nous retournâmes à Misène. Chacun s'y rétablit de son mieux, et nous y passâmes une nuit entre la crainte et l'expérance. Mais la crainte l'emportait toujours, car le tremblement de terre continuait. La plupart, égarés par de terribles prédictions, aggravaient leurs infortunes et celles d'autrui. Cependant, malgré nos périls passés et nos périls futurs, il ne nous vint pas la pensée de nous éloigner, avant d'avoir appris des nouvelles de mon oncle.

Vous lirez ces détails ; mais vous ne les ferez point entrer dans votre ouvrage. Ils ne sont nullement dignes de l'histoire ; et, si vous ne les trouvez pas même convenables dans une lettre, ne vous en prenez qu'à vous seul qui les avez exigés.

Adieu.

Repost 0
Published by Lutèce - dans Rome
commenter cet article
16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 16:13

  Vous me demandez des détails sur la mort de mon oncle, afin d'en transmettre plus fidèlement le récit à la postérité. Je vous en remercie : car je ne doute pas qu'une gloire impérissable ne s'attache à ses derniers moments, si vous en retracez l'histoire. Quoique dans un désastre qui a ravagé la plus belle contrée du monde, il ait péri avec des peuples et des villes entières, victime d'une catastrophe mémorable qui doit éterniser sa mémoire ; quoiqu'il ait élevé lui-même tant de momuments durables de son génie, l'immortalité de vos ouvrages ajoutera beaucoup à celle de son nom. Heureux les hommes auxquels les dieux ont accordé le privilège de faire des choses dignes d'être écrites, ou d'en écrire qui soient dignes d'être lues ! plus heureux encore ceux auxquels ils ont départis ce double avantage ! Mon oncle tiendra son rang parmi les derniers, et par vos écrits et par les siens. J'entreprends donc volontiers la tâche que vous m'imposez, ou plutôt, je la réclame.

   Il était à Misène où il commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, vers la septième heure, ma mère l'avertit qu'il paraissait un nuage d'unepline-l-ancien.jpg grandeur et d'une forme extraordinaire. Après sa station au soleil et son bain d'eau froide, il s'était jeté sur un lit où il avait pris son repas ordinaire, et il se livrait à l'étude. Il demande ses sandales et monte en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce phénomène. La nuée s'élançait dans l'air, sans qu'on pût distinguer à une si grande distance de quelle montagne elle sortait. L'évènement fit connaître ensuite que c'était du mont Vésuve. Sa forme approchait de celle d'un arbre, et particulièrement d'un pin : car, s'élevant vers le ciel comme sur un tronc immense, sa tête s'étendait en rameaux. peut-être le souffle puissant qui poussait d'abord cette vapeur ne se faisait-il plus sentir ; peut-être aussi le nuage, en s'affaiblissant ou en s'affaissant sous son propre poids, se répandait-il en surface. Il paraissait tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu'il était chargé de cendre ou de terre.

   Ce phénomène surpris mon oncle, et, dans son zèle pour la science, il voulut l'examiner de plus près. Il fit appareiller un navire liburnien, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux étudier ; il m'avait par hasard donné lui-même quelque chose à écrire. Il sortait de chez lui, lorsqu'il reçut un billet de Rectine, femme de Césius Bassus. Effrayée de l'imminence du péril (car sa villa était située au pied du Vésuve, et l'on ne pouvait s'échapper que par la mer), elle le priait de lui porter secours. Alors il change de but, et poursuit par dévouement ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par le désir de s'instruire. Il fait préparer des quadrirèmes, et y monte lui-même pour aller secourir Rectine et beaucoup d'autres personnes qui avaient fixé leur habitation sur cette côte riante. Il se rend à la hâte vers des lieux d'où tout le monde s'enfuyait ; il va droit au danger, la main au gouvernail, l'esprit tellement libre de crainte, qu'il décrivait et notait tous les mouvements, toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.

   Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu'ils approchaient ; déjà tombaient autour d'eux des éclats de rochers, des pierres noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n'avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner ; mais il dit bientôt au pilote qui l'y engageait : La fortune favorise le courage. Menez-nous chez Pomponianus. Pomponianus était à Stabie, de l'autre côté d'un petit golfe, formé par la courbure insensible du rivage. Là, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais imminent, car il s'approchait par degrés, Pomponianus avait transporté tous ses effets sur des vaisseaux, et n'attendait, pour s'éloigner, qu'un vent moins contraire. Mon oncle, favorisé par ce même vent, aborde chez lui, l'embrasse, calme son agitation, le rassure, l'encourage ; et, pour dissiper, par sa sécurité, la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après le bain, il se met à table, et mange avec gaieté, ou, ce qui ne suppose pas moins d'énergie, avec les apparences de la gaieté. etna  Cependant, de plusieurs endroits du mont Vésuve, on voyait briller de larges flammes et un vaste embrasement dont les ténèbres augmentaient l'éclat. Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur disait que c'étaient des maisons de campagne abandonnées au feu par les paysans effrayés. Ensuite, il se livra au repos, et dormit réellement d'un profond sommeil, car on entendait de la porte le bruit de sa respiration que sa corpulence rendaitpline2.jpg forte et retentissante. Cependant la cour par où l'on entrait dans son appartement commençait à s'encombrer tellement de cendres et de pierres, que, s'il y fût resté plus longtemps, il lui eût été impossible de sortir. On l'éveille. Il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison, ou s'ils erreront dans la campagne : car les maisons étaient tellement ébranlées par les effroyables tremblements de terre qui se succédaient, qu"elles semblaient arrachées de leurs fondements, poussées dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D'un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu'elles fussent légères et minées par le feu. De ces périls, on choisit le dernier. Chez mon oncle, la raison la plus forte prévalut sur la plus faible ; chez ceux qui l'entouraient, une crainte l'emporta sur une autre. Ils attachent donc avec des toiles des oreillers sur leurs têtes : c'était une sorte d'abri contre les pierres qui tombaient.

   Le jour recommençait ailleurs ; mais autour d'eux régnait toujours la nuit la plus sombrepline03 et la plus épaisse, sillonnée cependant par des lueurs et des feux de toute espèce. On voulut s'approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative ; mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l'eau froide, et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l'approche, mirent tout le monde en fuite, et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort. J'imagine que cette épaisse vapeur arrêta sa respiration et le suffoqua. Il avait naturellement la poitrine faible, étroite et souvent haletante. Lorsque la lumière reparut trois jours après le dernier qui avait lui pour mon oncle, on retrouva son corps entier, sans blessure. Rien n'était changé dans l'état de son vêtement, et son attitude était celle du sommeil plutôt que de la mort. mortdepline.jpg  Pendant ce temps, ma mère et moi nous étions à Misène. Mais cela n'intéresse plus l'histoire, et vous n'avez voulu savoir que ce qui concerne la mort de mon oncle. Je finis donc, et je n'ajoute plus qu'un mot : c'est que je ne vous ai rien dit, que je n'aie vu ou que je n'aie appris dans ces moments où la vérité des évènements n'a pu encore être altérée. C'est à vous de choisir ce que vous jugerez le plus important. Il est bien différent d'écrire une lettre ou une histoire ; d'écrire pour un ami, ou pour le public.

Adieu

 

Images : Pline l'ancien par Bolinger - Éruption de l'Étna - Peinture à l'huile de Pierre - henri de Valenciennes (1813) - Gravures XIXe siècle, mort de Pline l'Ancien.

Repost 0
Published by Lutèce - dans Rome
commenter cet article
12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 16:33

  Il n’y avait à l’époque romaine, pas de bon vin qui ne fût vieux.

 

  En 301, devant l’inflation galopante, l’empereur Dioclétien fixa les prix maximum autorisés. Grace à plusieurs inscriptions nous renseignant sur l’échelle des prix antiques, nous savons que le vin vieux de second choix y vaut deux fois plus cher que le vin paysan qui est évidement du vin de l’année. Celui de premier choix, quatre fois plus cher. À peu près à la même époque, Elyen raconte la mésaventure du jeune Dercyllus qui, amoureux d’une courtisane au beau nom d’Opora (« fruit de l’automne »), avait imaginé de lui envoyer des cadeaux assortis à son nom. Parmi eux du vin des premières vendanges. Ce n’était pas dans les goûts d’Opora, qui répond : « Il n’y a pas dans ce que tu m’envoies de quoi te mettre en valeur auprès de moi : beaux cadeaux que des fruits de deux sous et du vin dont la jeunesse est un affront ! »grec vin

  Jusqu’à ce que l’on prenne l’habitude d’utiliser le souffre, le vin ne passait l’année que s’il avait la force de le faire, d’abord grâce à un degré d’alcool suffisamment élevé. Autrement, il ne résistait pas aux chaleurs de l’été. La capacité à passer ce cap manifestait un minimum de qualité. Les très longs vieillissements étaient l’apanage des plus grands crus. Le record est détenu par le vin de Sorrente (Campanie) : il n’est bon à boire qu’au bout de vingt ans d’après Gallien (128 - c. 200), de vingt-cinq d’après Athénée (fin IIe après J.C.). Selon le même auteur, les vins d’Albe (Latium) atteignent leur apogée au bout de quinze ans. Pour Pline l’Ancien (23 – 79), l’âge moyen du falerne (vin de Campanie) commence à partir de quinze ans ; c’est dans les années qui suivent qu’il est bon pour la santé, n’étant ni trop jeune, ni trop vieux.

  Or, tous ces grands crus sont des vins issus de raisins blancs. En Italie, sinon en Gaule et en Grèce, on n’apprécie pas les autres, et les agronomes conseillent aux viticulteurs de pourchasser les cépages de raisin noir. Quand Martial regarde à travers des coupes de cristal tendues par de beaux esclaves des falernes qu’il dit noires ou sombres, ce sont de très vieux vins liquoreux brunis par l’âge, comme le sont maintenant des sauternes centenaires de collection.

  De ces vins nous disons qu’ils ont un goût de madérisé. Perçu dans la plupart des cas comme un défaut, ce goût est recherché dans quelques crus : bien entendu les vins de Madère, mais aussi les olorosos d’Andalousie et les vins doux naturels du Roussillon, les rivesaltes, maury et banyuls. On parle alors d’un goût de rancio. C’est un effet d’oxydation ménagée. Les chimistes du vin ont cherché il y a quelques années la molécule responsablefenugrec de cette saveur particulière, et ils se sont arrêtés sur le soloton. Le nom est japonais et il veut dire « énol de mélasse ». On trouve du soloton dans le vieux saké, le tabac séché et dans une plante : le fenugrec. Or, le fenugrec est utilisé dans la vinification romaine.

Le fenugrec conférait au vin du Columelle une saveur qui appartenait aux vins vieux, et lui donnait ainsi de la valeur. Il entre du reste aussi, chez un agronome plus tardif, Palladius (Ve siècle après Jésus Christ), dans une franche recette de faux vin vieux :

  « Faire du vin vieux avec du vin nouveau. On y parvient en faisant griller ensemble telles quantités que l’on jugera suffisantes d’amandes amères, d’absinthe, de résine de pin pignon, et de fenugrec, puis en broyant ce mélange et en en mettant un cyathe par amphore [4,5 cl pour 26 l]. Avec cela, tu feras de grands vins. »

  C’est le même résultat que recherche le vieillissement à la chaleur, courant dans l’Antiquité. Galien témoigne de pratiques auxquels  son père à Pergame (actuelle Turquie), avait eu recours avec succès : « Et il est vrai, que chez nous en Asie, chaque fois que revient l’été, presque tous le monde, après avoir mis son vin en amphores, met celles-ci  sur les toits de tuile des maisons. Par la suite, on les descend pour les mettre à l’étage de bâtiments sur le sol desquels un grand feu va être allumé, en on oriente en général les celliers vers le sud et le soleil. Par ces procédés, on va faire mûrir le vin et le rendre buvable plus vite. Ce qui en effet met dans les autres cas beaucoup de temps à se produire arrive en très peu de temps aux vins ainsi chauffés. » Encore faut-il, ajoute-t-il, choisir judicieusement les genres de vins à qui ce traitement peut être bénéfique.

  Des indices tout à fait probant montrent donc que le goût de madérisé était hautement valorisé à l’époque romaine.

 

  On aimait que le vin soit « brûlant », piquant, dans le sens d’épicé.


  Les vins vieillissaient en amphores intérieurement enduites d’une couche de poix qui les rendait parfaitement étanches. Tout reposait alors du côté de leur bouchage. Vers la fin du IIIe siècle avant J.C., apparait en Italie un système de bouchage en deux éléments : un bouchon de liège assez mince, coincé dans une encoche du col de l’amphore, à la paroi duquel il n’adhère pas aussi exactement que le bouchon d’une bouteille moderne à son goulot. Au-dessus de ce bouchon de liège, on insère un opercule de pouzzolane, sur lequel les négociants ont souvent imprimé leur nom ou leur sigle. La pouzzolane est une roche volcanique naturelle, le mélange avec de la chaux et de l’eau, devient très dur, mais de texture peu compacte. Ces bouchons sont poreux au gaz, comme le sont aussi, dans une moindre mesure, les opercules de terre cuite qui ont été parfois utilisés sur d’autres amphores. A travers eux, dans les apothèques placées en haut des maisons, l’eau a pu s’évaporer plus vite que l’alcool.

  Les Anciens n’avaient pas isolé l’alcool. La force du vin est évoquée dans les textes deverre-pichet trois façons. La première est l’opposition aqueux-vineux. La seconde est la chaleur, ou le caractère chaleureux du vin : elle exprime la sensation de chaleur ressentie dans son corps par le buveur. La troisième est rangée dans les saveurs : c’est la drimutès. Le même mot indique la brûlure du poivre dans la bouche et celle de l’alcool. De la même façon, l’argot du XIXe siècle appelait l’eau-de-vie « poivre » (de la le mot poivrot).

  Le degré alcoolique le plus élevé que l’on pouvait rencontrer à l’époque romaine était celui des grands vins longuement vieillis, qui avaient pris avec le temps un ou quelques degrés de plus qu’au départ. On choisissait du reste certainement, pour leur faire subir ces longs vieillissements, des vins comptant parmi les plus forts, car ils n’auraient pu autrement se conserver aussi bien.

  À l’époque romaine, le bon vin c’était donc  celui qui combinait goût madérisé, sensation de brûlure lors de la dégustation.

 

Source : Histoire Antique & Médiévale - Hors Série N°20

Repost 0
Published by Lutece - dans Rome
commenter cet article
4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 10:01

«L'équipement des Romains comprend d'abord un bouclier fait de planches ajustées ; saLegionnaire_romain.JPG bordure comporte une garniture de fer qui le renforce contre les coups de glaive et quand on l'appuie au sol ; au centre du bouclier est fixée une bosse de fer qui protège contre les chocs violents de projectiles.

Le bouclier est accompagné d'un glaive qui se porte sur la cuisse droite. En outre, il y a deux javelots, un casque de bronze et deux jambières. Avec les plumes qui surmontent son casque, le guerrier paraît plus grand et impressionne l'adversaire.

La plupart des soldats portent une plaque de bronze sur la poitrine qu'ils appellent leur protège-cœur. Les plus riches portent au lieu du protège-cœur une cotte de maille.»

 

Polybe, général, homme d'état, historien et théoricien politique. Histoires, IIè siècle avant Jésus Christ.

Repost 0
Published by Lutèce - dans Rome
commenter cet article
20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 18:13

  Gladiator, Spartacus, Ben Hur, formidables films ; mais comme toujours, Hollywood et la réalité historique, cela fait deux.

  Voici une série de trois documentaires bien plus fidèle à la réalité historique :

 

 



 
Repost 0
Published by Lutece - dans Rome
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de scripta-manent
  • Le blog de scripta-manent
  • : Textes, archives, découvertes, articles de presses
  • Contact

Recherche

Liens