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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 18:40

«Le blanc ? entend-on fréquemment. Mais ce n'est pas une couleur !» Michel Pastoureau sait, lui, combien cette pauvre couleur peine à être reconnue à sa juste valeur, combien elle est l'objet d'une incroyable intransigeance. Car on n'est jamais content du blanc, on lui en demande toujours davantage, on le veut "plus blanc que blanc !" Pourtant, l'historien le raconte ici, cette couleur-là est sans doute la plus ancienne, la plus fidèle, celle qui porte depuis toujours les symboles les plus forts, les plus universels, et qui nous parle de l'essentiel : la vie, la mort, et peut-être aussi - est-ce la raison pour laquelle nous lui en voulons tant ? - un peu de notre innocence perdue.

 


Quand on considère le blanc, on ne peut s'empêcher d'avoir une légère hésitation et de se demander s'il est vraiment une couleur... Est-ce une question sacrilège pour le spécialiste que vous êtes ?  


C'est une question très moderne, qui n'aurait eu aucun sens autrefois. Pour nos ancêtres, il n'y avait pas de doute : le blanc était une vraie couleur (et même l'une des trois couleurspeinture-rupestre2.jpg de base du système antique, au même titre que le rouge et le noir). Déjà, sur les parois grisâtres des grottes paléolithiques, on employait des matières crayeuses pour colorer les représentations animales en blanc et, au Moyen Age, on ajoutait du blanc sur le parchemin des manuscrits enluminés (qui étaient beige clair ou coquille d'œuf). Dans les sociétés anciennes, on définissait l'incolore par tout ce qui ne contenait pas de pigments. En peinture et en teinture, il s'agissait donc de la teinte du support avant qu'on l'utilise : le gris de la pierre, le marron du bois brut, le beige du parchemin, l'écru de l'étoffe naturelle... C'est en faisant du papier le principal support des textes et des images que l'imprimerie a introduit une équivalence entre l'incolore et le blanc, ce dernier se voyant alors considéré comme le degré zéro de la couleur, ou comme son absence. Nous n'en sommes plus là... Après de nombreux débats entre physiciens, on a finalement renoué avec la sagesse antique et on considère à nouveau le blanc comme une couleur à part entière. 


Nos ancêtres étaient donc particulièrement avisés à cet égard. 


Oui. Ils distinguaient même le blanc mat du blanc brillant: en latin, albus (le blanc mat, qui a donné en français «albâtre» et «albumine») et candidus (le brillant, qui a donné «candidat», celui qui met une robe blanche éclatante pour se présenter au suffrage des électeurs). Dans les langues issues du germanique, il y a également deux mots: blank, le blanc brillant - proche du noir brillant (black), qui va s'imposer en français après les invasions barbares - et weiss, resté, en allemand moderne, le blanc mat. Autrefois, la distinction entre mat et brillant, entre clair et sombre, entre lisse et rugueux, entre dense et peu saturé, était souvent plus importante que les différences entre colorations.


Il reste que, dans notre vocabulaire, le blanc est associé à l'absence, au manque : une page blanche (sans texte), une voix blanche (sans timbre), une nuit blanche (sans sommeil), une balle à blanc (sans poudre), un chèque en blanc (sans montant) ... Ou encore : «J'ai un blanc !»  


Le lexique en a effectivement gardé la trace. Mais, dans notre imaginaire, nous associons spontanément le blanc à une autre idée: celle de la pureté et de l'innocence. Ce symbole-là est extrêmement fort, il est récurrent dans les sociétés européennes et on le retrouve en Afrique et en Asie. Presque partout sur la planète, le blanc renvoie au pur, aualaska vierge, au propre, à l'innocent... Pourquoi ? Sans doute parce qu'il est relativement plus facile de faire quelque chose d'uniforme, d'homogène, de pur avec du blanc qu'avec les autres couleurs. Dans certaines régions, la neige a renforcé ce symbole. Quand elle n'est pas souillée, elle s'étend uniformément sur les champs en prenant un aspect monochrome. Aucune autre couleur n'est aussi unie dans la nature : ni le monde végétal, ni la mer, ni le ciel, ni les pierres, ni la terre... Seule la neige suggère la pureté, et par extension, l'innocence et la virginité, la sérénité et la paix... Dès la guerre de Cent Ans, aux XIVe et XVe siècles, on a brandi un drapeau blanc pour demander l'arrêt des hostilités : le blanc s'opposait alors au rouge de la guerre. Cette dimension symbolique est presque universelle, et constante au fil des temps. 


Virginité, dites-vous... Pourtant pendant longtemps, la mariée fut en rouge...marie-en-rouge.jpg 


Oui. Car jadis, chez les Romains par exemple, la virginité d'une femme n'avait pas l'importance qu'on lui a donnée par la suite. Avec l'institution définitive du mariage chrétien, au XIIIe siècle, il est devenu essentiel, pour des raisons d'héritage et de généalogie, que les garçons à naître soient bien les fils de leur père. Cela est devenu petit à petit une obsession. À compter de la fin du XVIIIe siècle, alors que les valeurs bourgeoises prennent le pas sur les valeurs aristocratiques, on somme les jeunes femmes d'afficher leur virginité, probablement parce que celle-ci n'allait plus de soi. Elles ont dû porter des robes blanches... Le code nous est resté. Aujourd'hui, comme le mariage n'est plus obligatoire, celles qui le choisissent cherchent à le solenniser et se marient donc selon l'ancienne tradition. 


Longtemps, le blanc fut aussi une garantie de propreté. blanc linge


Pendant des siècles, toutes les étoffes qui touchaient le corps (les draps, le linge de toilette et ce que l'on appelle maintenant les sous-vêtements) se devaient d'être blanches, pour des raisons d'hygiène bien sûr (le blanc était assimilé au propre ; le noir, au sale), mais aussi pour des raisons pratiques : comme on faisait bouillir les étoffes pour les laver, notamment celles de chanvre, de lin et de laine, celles-ci avaient tendance à perdre leur teinte. Le blanc, lui, était la couleur la plus stable et la plus solide. Mais, surtout, on attachait à cette pratique de véritables tabous moraux : au Moyen Age, il était bien plus obscène de se montrer en chemise que de se présenter nu. Une chemise qui n'était pas blanche était d'une incroyable indécence. 


On en est loin... 


C'est tout récent ! Jamais nos arrière-grands-parents ne se seraient couchés dans des draps qui n'auraient pas été blancs ! Le passage s'est fait en douceur : on a d'abord toléré quelques teintes douces, des tons pastel (bleu ciel, rose, vert pâle) - des demi-couleurs en somme. Puis on a eu recours aux rayures : c'est un artifice classique pour briser la couleur avec du blanc et l'atténuer. À présent, nous acceptons très bienphoto1-lingerie-sexy-corset-blanc-satine-damas annonce-vend que notre corps touche des couleurs vives : nous pouvons dormir dans des draps rouges, nous essuyer avec une serviette jaune, porter des sous-vêtements violets, ce qui aurait été impensable il y a quelques décennies. Nous avons brisé un tabou ancestral... Mais le blanc n'a pas dit son dernier mot sur le sujet : nombre d'hommes estiment de nouveau qu'une étoffe blanche sur une peau féminine est susceptible d'éveiller le désir. Le blanc n'est donc pas si innocent que cela. Et malgré tout, il reste la couleur hygiénique par excellence, toujours une garantie de propreté : nos baignoires et nos réfrigérateurs sont généralement blancs. 


Nous cultivons même une véritable obsession pour le blanc, comme le martèlent les publicités pour les lessives: il faut désormais que le linge soit plus blanc que blanc ! Serait-ce notre manière moderne de rechercher la pureté ?  


Nous poursuivons en effet une quête du superblanc, où le symbolique rejoint sans doute le matériel. Coluche s'en moquait dans l'un de ses sketchs : «Plus blanc que blanc ? Ça doitpyasage-d-hiver.jpg être transparent !» On a toujours cherché à aller au-delà du blanc. Au Moyen Age, c'était le doré qui remplissait cette fonction : la lumière très intense prenait des reflets d'or, disait-on. Aujourd'hui, on utilise parfois le bleu pour suggérer l'au-delà du blanc : le freezer des réfrigérateurs (plus froid que le froid), les bonbons à la menthe superfroids, ou les glaciers que l'on dessine sur les cartes en bleu sur le fond blanc de la neige... 


Il y a un autre symbole fort du blanc : celui de la lumière divine. 


Oui. Alors que la Vierge a été longtemps associée au bleu, Dieu lui-même est resté perçuLumiere-divine.jpg comme une lumière... blanche. Les anges, ses messagers, sont également en blanc... Ce symbolisme s'est renforcé avec l'adoption, en 1854, du dogme de l'Immaculée Conception (le blanc devenant la seconde couleur de la Vierge). Les souverains, qui tenaient leur autorité du pouvoir divin, ont également adopté la couleur blanche, et l'ont choisie comme une manière de se distinguer dans les armées très colorées : ainsi sont blancs l'étendard et l'écharpe royaux, la cocarde de Louis XVI, le panache et le cheval d'Henri IV... Aujourd'hui encore, les membres de certaines sectes, adorateurs de la lumière ou quêteurs d'un Graal moderne, choisissent cette couleur pour leurs rituels. 


On peut se demander si la science moderne n'a pas été influencée elle aussi par cette vieille mythologie : le big bang est souvent représenté par un éclat de lumière blanche. 


Tout à fait. Le blanc, c'est aussi la lumière primordiale, l'origine du monde, le commencement des temps, tout ce qui relève du transcendant. On retrouve cette association dans les religions monothéistes et dans de nombreuses sociétés. L'autre faceGargamel de ce symbole, c'est le blanc de la matière indécise, celui des fantômes et des revenants qui viennent réclamer justice ou sépulture, l'écho du monde des morts, porteurs de mauvaises nouvelles. Dès l'Antiquité romaine, les spectres et les apparitions sont décrits en blanc. Cela n'a pas varié. Regardez les bandes dessinées : il est impensable qu'un fantôme n'y apparaisse pas en blanc ! Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les BD sont très conservatrices, et elles perpétuent de très vieux codes que les lecteurs comprennent inconsciemment : le blanc de l'au-delà, le bleu qui calme, le rouge qui excite, le noir qui inquiète... Une symbolique des couleurs qui ne les respecterait pas serait sans doute moins efficace. 


Avec le blanc, nous sommes dans la virginité et l'innocence, mais curieusement aussi dans la vieillesse et la sagesse. Le bébé et le vieillard... Comme si, une fois encore dans cette histoire, les couleurs réunissaient les extrêmes. 

Gandalf-le-blanc.jpg

Exactement. Le blanc du grand âge, celui des cheveux qui blanchissent, indique la sérénité, la paix intérieure, la sagesse. Le blanc de la mort et du linceul rejoint ainsi le blanc de l'innocence et du berceau. Comme si le cycle de la vie commençait dans le blanc, passait par différentes couleurs, et se terminait par le blanc (d'ailleurs, en Asie comme dans une partie de l'Afrique, le blanc est la couleur du deuil). 


La vie vue comme un parcours dans les couleurs, du blanc au blanc... C'est une jolie métaphore... Il y a un autre symbole qui nous colle, si j'ose dire, à la peau : nous-mêmes, Européens, sommes censés avoir le teint blanc. 


C'est un enjeu social majeur ! La blancheur de la peau a toujours agi comme un signe de reconnaissance. Jadis, puisque les paysans, qui travaillaient en plein air, avaient le teint hâlé, les aristocrates se devaient d'avoir la peau le moins foncée possible, pour bien s'en distinguer. Dans les sociétés de cour du XVIIe et du XVIIIe siècle, ils s'enduisaient de crèmes pour se faire un masque blanc qu'ils rehaussaient en certains endroits avec dub.lindon rouge. 


Ce sont les visages de plâtre qu'arborent les personnages de Barry Lyndon, film de Stanley Kubrick... 


Les petits seigneurs du XVIIIe étaient obsédés par le souci de marquer leur différence face à des paysans parfois plus riches qu'eux (l'expression «sang bleu» est rattaché à cette habitude: leur visage était tellement pâle et translucide que l'on en voyait les veines, et certains allaient jusqu'à les redessiner, afin de ne pas être confondus avec des laboureurs) ... Dans la seconde moitié du XIXe siècle, il convient, cette fois, de se distinguer des ouvriers, qui ont la peau blanche puisqu'ils travaillent à l'intérieur: pour l'élite, c'est donc le temps des bains de mer et du teint hâlé. Aujourd'hui, le balancier semble reparti dans l'autre sens : à force d'être à la portée de tous, le bronzage devient vulgaire. La peur du cancer fait le reste: désormais, le grand chic est de ne pas être trop bronzé... La vraie liberté serait de ne pas se laisser prendre par ces différentes influences, mais nous obéissons malgré nous aux lois du groupe auquel nous appartenons, et nous sommes prisonniers du regard des autres. 


Et du regard des autres sociétés... À ce titre, il n'est sans doute pas anodin de se penser comme des «Blancs». Aurions-nous, par là, l'ambition de nous croire «innocents» ?  


Je le crois. Nous nous pensons innocents, purs, propres, divins parfois, et peut-être même un peu sacrés... L'homme blanc n'est pas blanc, bien sûr. Pas plus que le vin blanc. Mais nous sommes extrêmement attachés à ce symbole qui flatte notre narcissisme... Les Asiatiques, eux, voient dans notre blancheur une évocation de la mort: l'homme blanc européen a un teint si morbide à leurs yeux qu'il est réputé sentir véritablement leAlbinos.gif cadavre. Chacun perçoit les autres en fonction de sa propre symbolique. En Afrique, où il est important d'avoir la peau brillante et luisante (soit naturellement, soit artificiellement), la peau mate et sèche des Européens est vue comme maladive. Chaque regard est culturel. Nos préjugés sociaux se jouent dans le sentiment de notre propre couleur. 


Ce qui est frappant avec le blanc, c'est l'étonnante pérennité de son symbolisme. Contrairement aux autres couleurs, il n'a pas changé au fil des siècles. 


Les racines symboliques du blanc - l'innocence, la lumière divine, la pureté - sont presque universelles et remontent très haut dans le temps... Sans le savoir, nous y sommes toujours rattachés. Le monde moderne y a peut-être ajouté un ou deux symboles, celui du froid par exemple, mais, pour l'essentiel, nous vivons toujours avec cet imaginaire antique. Et, comme la symbolique des couleurs est un phénomène de très longue durée, il n'y a aucune raison pour que cela s'arrête.

 

Entretient accordé par Michel Pastoureau, historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes et de l'héraldique, à Dominique Simonnet.

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30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 09:35

Première partie de l'article en cliquant ici.

 

   La physique moderne nous dit que la lumière est à la fois une onde et une particule. On n'en était pas si loin au XIIIe siècle...Louis XV

   Lumière ou matière... On le pressentait, en effet. La première assertion l'a largement emporté et, du coup, le bleu, divinisé, s'est répandu non seulement dans les vitraux et les œuvres d'art, mais aussi dans toute la société : puisque la Vierge s'habille de bleu, le roi de France le fait aussi. Philippe Auguste, puis son petit-fils Saint Louis seront les premiers à l'adopter (Charlemagne ne l'aurait pas fait pour un empire !). Les seigneurs, bien sûr, s'empressent de les imiter... En trois générations, le bleu devient à la mode aristocratique. La technique suit : stimulés, sollicités, les teinturiers rivalisent en matière de nouveaux procédés et parviennent à fabriquer des bleus magnifiques. 


   En somme, le bleu divin stimule l'économie.

   Vous ne croyez pas si bien dire. Les conséquences économiques sont énormes : laguède demande de guède, cette plante mi-herbe, mi-arbuste que l'on utilisait dans les villages comme colorant artisanal, explose. Sa culture devient soudain industrielle, et fait la fortune de régions comme la Thuringe, la Toscane, la Picardie ou encore la région de Toulouse. On la cultive intensément pour produire ces boules appelées «coques», d'où le nom de pays de cocagne. C'est un véritable or bleu ! On a calculé que 80% de la cathédrale d'Amiens, bâtie au XIIIe siècle, avait été payée par les marchands de guède ! À Strasbourg, les marchands de garance, la plante qui donne le colorant rouge, étaient furieux. Ils ont même soudoyé le maître verrier chargé de représenter le diable sur les vitraux pour qu'il le colorie en bleu, afin de dévaloriser leur rival. 


   C'est carrément la guerre entre le bleu et le rouge !

   Oui. Elle durera jusqu'au XVIIIe siècle. À la fin du Moyen Age, la vague moraliste, qui va provoquer la Réforme, se porte aussi sur les couleurs, en désignant des couleurs dignes et d'autres qui ne le sont pas. La palette protestante s'articule autour du blanc, du noir, du gris, du brun... et du bleu. 


   Sauvé de justesse !Peter Paul Rubens couronnement-vierge

  Oui. Comparez Rembrandt, peintre calviniste qui a une palette très retenue, faite de camaïeux, et Rubens, peintre catholique à la palette très colorée... Regardez les toiles de Philippe de Champaigne, qui sont colorées tant qu'il est catholique et se font plus austères, plus bleutées, quand il se rapproche des jansénistes... Ce discours moral, partiellement repris par la Contre-Réforme, promeut également le noir, le gris et le bleu dans le vêtement masculin. Il s'applique encore de nos jours. Sur ce plan, nous vivons toujours sous le régime de la Réforme. 


   À partir de ce moment-là, notre bleu, si mal parti à l'origine, triomphe.

   Oui. Au XVIIIe siècle, il devient la couleur préférée des Européens. La technique en rajoute une couche: dans les années 1720, un pharmacien de Berlin invente par accident le fameux bleu de Prusse, qui va permettre aux peintres et aux teinturiers de diversifier la indigo-bloc.jpggamme des nuances foncées. De plus, on importe massivement l'indigo des Antilles et d'Amérique centrale, dont le pouvoir colorant est plus fort que l'ancien pastel et le prix de revient, plus faible que celui d'Asie, car il est fabriqué par des esclaves. Toutes les lois protectionnistes s'écroulent. L'indigo d'Amérique provoque la crise dans les anciennes régions de cocagne, Toulouse et Amiens sont ruinés, Nantes et Bordeaux s'enrichissent. Le bleu devient à la mode dans tous les domaines. Le romantisme accentue la tendance: comme leur héros, Werther de Goethe, les jeunes Européens s'habillent en bleu, et la poésie romantique allemande célèbre le culte de cette couleur si mélancolique - on en a peut-être gardé l'écho dans le vocabulaire, avec le blues... En 1850, un vêtement lui donne encore un coup de pouce: c'est le jean, inventé à San Francisco par un tailleur juif, Levi-Strauss, le pantalon idéal, avec sa grosse toile teinte à l'indigo, le premier bleu de travail. 


   Il aurait très bien pu être rouge...

   Impensable ! Les valeurs protestantes édictent qu'un vêtement doit être sobre, digne etblue-jeans discret. En outre, teindre à l'indigo est facile, on peut même le faire à froid, car la couleur pénètre bien les fibres du tissu, d'où l'aspect délavé des jeans. Il faut attendre les années 1930 pour que, aux Etats-Unis, le jean devienne un vêtement de loisir, puis un signe de rébellion, dans les années 1960, mais pour un court moment seulement, car un vêtement bleu ne peut pas être vraiment rebelle. Aujourd'hui, regardez les groupes d'adolescents dans la rue, en France: ils forment une masse uniforme et... bleue. 


   Et on sait combien ils sont conformistes... Simultanément, le bleu a acquis une signification politique.

   Qui a évolué, elle aussi. En France, il fut la couleur des républicains, s'opposant au blanc des monarchistes et au noir du parti clérical. Mais, petit à petit, il a glissé vers le centre, se laissant déborder sur sa gauche par le rouge socialiste puis communiste. Il a été chassé vers la droite en quelque sorte. Après la Première Guerre mondiale, il est devenu conservateur (c'est la Chambre bleu horizon). Il l'est encore aujourd'hui. soldats-14-18.jpg


   Après des siècles plutôt agités, le voici donc sur le trône des couleurs. Va-t-il le rester ?

   En matière de couleurs, les choses changent lentement. Je suis persuadé que, dans trente ans, le bleu sera toujours le premier, la couleur préférée. Tout simplement parce que c'est une couleur consensuelle, pour les personnes physiques comme pour les personnes morales : les organismes internationaux, l'ONU, l'Unesco, le Conseil de l'Europe, l'Union européenne, tous ont choisi un emblème bleu. On le sélectionne par soustraction, après avoir éliminé les autres. C'est une couleur qui ne fait pas de vague, ne choque pas et emporte l'adhésion de tous. Par là même, elle a perdu sa force symbolique. Même la musique du mot est calme, atténuée : bleu, blue, en anglais, blu, en italien... C'est liquide et doux. On peut en faire un usage immodéré. reve-bleue-54435920d7.jpg


   On dirait qu'elle vous énerve un peu, cette couleur.

   Non, elle n'est justement pas assez forte pour cela. Aujourd'hui, quand les gens affirment aimer le bleu, cela signifie au fond qu'ils veulent être rangés parmi les gens sages, conservateurs, ceux qui ne veulent rien révéler d'eux-mêmes. D'une certaine manière, nous sommes revenus à une situation proche de l'Antiquité : à force d'être omniprésent et consensuel, le bleu est de nouveau une couleur discrète, la plus raisonnable de toutes !

 

 

Source : Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau/ Dominique Simonnet. éditions du Panama

 

Images : Louis XV par Michel Van Loo - Guède (pastel des teinturiers) - Pierre Paul Rubens, le couronnement de la vierge 1620 - Bloc d'indigo - Verdun - Rêve bleu -

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 13:29

  Depuis que l'on dispose d'enquêtes d'opinion, depuis 1890 environ, le bleu est placé au premier rang des couleurs préféréespartout en Occident, en France comme en Sicile, aux États-Unis comme en Nouvelle-Zélande, par les hommes comme par les femmes, quel que soit leur milieu social et professionnel. C'est toute la civilisation occidentale qui donne la primauté au bleu, ce qui est différent dans les autres cultures: les Japonais, par exemple, plébiscitent le rouge. Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. Longtemps, le bleu a été mal aimé. Il n'est présent ni dans les grottes paléolithiques ni au néolithique, lorsque apparaissent les premières techniques de teinture. Dans l'Antiquité, il n'est pas vraiment considéré commetete_bleue_egyptienne.jpg une couleur; seuls le blanc, le rouge et le noir ont ce statut. À l'exception de l'Egypte pharaonique, où il est censé porter bonheur dans l'au-delà, d'où ces magnifiques objets bleu-vert, fabriqués selon une recette à base de cuivre qui s'est perdue par la suite, le bleu est même l'objet d'un véritable désintérêt. 

Il est pourtant omniprésent dans la nature, et particulièrement en Méditerranée.

Oui, mais la couleur bleue est difficile à fabriquer et à maîtriser, et c'est sans doute la raison pour laquelle elle n'a pas joué de rôle dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l'époque. À Rome, c'est la couleur des barbares, de l'étranger (les peuples du Nord, comme les Germains, aiment le bleu). De nombreux témoignages l'affirment: avoir les oeil-bleu.jpgyeux bleus pour une femme, c'est un signe de mauvaise vie. Pour les hommes, une marque de ridicule. On retrouve cet état d'esprit dans le vocabulaire: en latin classique, le lexique des bleus est instable, imprécis. Lorsque les langues romanes ont forgé leur vocabulaire des couleurs, elles ont dû aller chercher ailleurs, dans les mots germanique (blau) et arabe (azraq). Chez les Grecs aussi, on relève des confusions de vocabulaire entre le bleu, le gris et le vert. L'absence du bleu dans les textes anciens a d'ailleurs tellement intrigué que certains philologues du XIXe siècle ont cru sérieusement que les yeux des Grecs ne pouvaient le voir! 

Pas de bleu dans la Bible non plus ?

Les textes bibliques anciens en hébreu, en araméen et en grec utilisent peu de mots pour les couleurs: ce seront les traductions en latin puis en langue moderne qui les ajouteront. Là où l'hébreu dit «riche», le latin traduira «rouge». Pour «sale», il dira «gris» ou «noir»; «éclatant» deviendra «pourpre» ? Mais, à l'exception du saphir, pierre préférée dessaphir-taille.jpg peuples de la Bible, il y a peu de place pour le bleu. Cette situation perdure au haut Moyen Age: les couleurs liturgiques, par exemple, qui se forment à l'ère carolingienne, l'ignorent (elles se constituent autour du blanc, du rouge, du noir et du vert). Ce qui laisse des traces encore aujourd'hui: le bleu est toujours absent du culte catholique... Et puis, soudain, tout change. Les XIIe et XIIIe siècles vont réhabiliter et promouvoir le bleu. 

Est-ce parce qu'on a appris à mieux le fabriquer ?

Non. Il n'y a pas à ce moment-là de progrès particulier dans la fabrication des colorants oucolorant-bleu des pigments. Ce qui se produit, c'est un changement profond des idées religieuses. Le Dieu des chrétiens devient en effet un dieu de lumière. Et la lumière est ? bleue ! Pour la première fois en Occident, on peint les ciels en bleu - auparavant, ils étaient noirs, rouges, blancs ou dorés. Plus encore, on est alors en pleine expansion du culte marial. Or la Vierge habite le ciel ? Dans les images, à partir du XIIe siècle, on la revêt donc d'un manteau ou d'une robe bleus. La Vierge devient le principal agent de promotion du bleu.  marie2.jpg

Étrange renversement ! La couleur si longtemps barbare devient divine.

Oui. Il y a une seconde raison à ce renversement: à cette époque, on est pris d'une vraie soif de classification, on veut hiérarchiser les individus, leur donner des signes d'identité, des codes de reconnaissance. Apparaissent les noms de famille, les armoiries, les insignes de fonction... Or, avec les trois couleurs traditionnelles de base (blanc, rouge, noir), les combinaisons sont limitées. Il en faut davantage pour refléter la diversité de la société. Le bleu, mais aussi le vert et le jaune, va en profiter. On passe ainsi d'un système à trois couleurs de base à un système à six couleurs. C'est ainsi que le bleu devient en quelque sorte le contraire du rouge. Si on avait dit ça à Aristote, cela l'aurait fait sourire ! VersSt_Denis_vitraux.jpg 1130, quand l'abbé Suger fait reconstruire l'église abbatiale de Saint-Denis, il veut mettre partout des couleurs pour dissiper les ténèbres, et notamment du bleu. On utilisera pour les vitraux un produit fort cher, le cafre (que l'on appellera bien plus tard le bleu de cobalt). De Saint-Denis ce bleu va se diffuser au Mans, puis à Vendôme et à Chartres, où il deviendra le célèbre bleu de Chartres. 

La couleur, et particulièrement le bleu, est donc devenue un enjeu religieux.

Tout à fait. Les hommes d'Église sont de grands coloristes, avant les peintres et les teinturiers. Certains d'entre eux sont aussi des hommes de science, qui dissertent sur la couleur, font des expériences d'optique, s'interrogent sur le phénomène de l'arc-en-ciel... Ils sont profondément divisés sur ces questions : il y a des prélats «chromophiles», comme Suger, qui pense que la couleur est lumière, donc relevant du divin, et qui veut en mettre partout. Et des prélats «chromophobes», comme saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui estime, lui, que la couleur est matière, donc vile et abominable, et qu'il faut en préserver l'Eglise, car elle pollue le lien que les moines et les fidèles entretiennent avec Dieu. 

 

Source : Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau - Dominique Simonnet. édition du Panama

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 09:21

Suite de l'entretien accordé par Michel Pastourau, historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l'héraldique, à Dominique Simonnet. Première partie ici

 

 Est-ce tout simplement parce qu'il attire l'œil, d'autant95 qu'il est peu présent dans la nature ?

Mais si ! Les codes symboliques ont des conséquences très pratiques. Prenez les teinturiers : en ville, certains d'entre eux ont une licence pour le rouge (avec l'autorisation de teindre aussi en jaune et en blanc), d'autres ont une licence pour le bleu (ils ont le droit de teindre également en vert et en noir). À Venise, Milan ou Nuremberg, les spécialistes du rouge garance ne peuvent même pas 96travailler le rouge kermès. On ne sort pas de sa couleur, sous peine de procès ! Ceux du rouge et ceux du bleu vivent dans des rues séparées, cantonnés dans les faubourgs parce que leurs officines empuantissent tout, et ils entrent souvent en conflit violent, s'accusant réciproquement de polluer les rivières. Il faut dire que le textile est alors la seule vraie industrie de l'Europe, un enjeu majeur.

93

Je parie que notre rouge, décidément insolent, ne va pas94 plaire aux collets montés de la Réforme.

D'autant plus qu'il est la couleur des "papistes" ! Pour les réformateurs protestants, le rouge est immoral. Ils se réfèrent à un passage de l'Apocalypse où saint Jean raconte comment, sur une bête venue de la mer, chevauchait la grande prostituée de Babylone vêtue d'une robe rouge. Pour Luther, Babylone, c'est Rome ! Il faut donc chasser le rouge du temple - et des habits de tout bon chrétien. Cette "fuite" du rouge n'est pas sans conséquence : à partir du XVIe siècle, les hommes ne s'habillent plus en rouge (à l'exception des cardinaux et des membres de certains ordres de chevalerie). Dans les milieux catholiques, les femmes peuvent le faire. On va assister aussi à un drôle de chassé-croisé : alors qu'au Moyen Âge le bleu était plutôt féminin (à cause de la Vierge) et le rouge, masculin (signe du pouvoir et de la guerre), les choses s'inversent. Désormais, le bleu devient masculin (car plus discret), le rouge part vers le féminin. On en a gardé la trace : bleu pour les bébés garçons, rose pour les filles… Le rouge restera aussi la couleur de la robe de mariée jusqu'au XIXe siècle.97


La mariée était en rouge !

Bien sûr ! Surtout chez les paysans, c'est-à-dire la grande majorité de la population d'alors.98 Pourquoi ? Parce que, le jour du mariage, on revêt son plus beau vêtement et qu'une robe belle et riche est forcément rouge (c'est dans cette couleur que les teinturiers sont les plus performants). Dans ce domaine-là, on retrouve notre ambivalence : longtemps, les prostituées ont eu l'obligation de porter une pièce de vêtement rouge, pour que, dans la rue, les choses soient bien claires (pour la même raison, on mettra une lanterne rouge à la porte des maisons closes). Le rouge décrit les deux versants de l'amour : le divin et le péché de chair. Au fil des siècles, le rouge de l'interdit s'est aussi affirmé. Il était déjà là, dans la robe des juges et dans les gants et le capuchon du bourreau, celui qui verse le sang. Dès le XVIIIe siècle, un chiffon rouge signifie danger.

99

Y a-t-il un rapport avec le drapeau rouge des communistes ?

Oui. En octobre 1789, l'Assemblée constituante décrète qu'en cas de trouble un drapeau004 rouge sera placé aux carrefours pour signifier l'interdiction d'attroupement et avertir que la force publique est susceptible d'intervenir. Le 17 juillet 1791, de nombreux Parisiens se rassemblent au Champ-de-Mars pour demander la destitution de Louis XVI, qui vient d'être arrêté à Varennes. Comme l'émeute menace, Bailly, le maire de Paris, fait hisser à la hâte un grand drapeau rouge. Mais les gardes nationaux tirent sans sommation : on comptera une cinquantaine de morts, dont on fera des "martyrs de la révolution". Par une étonnante inversion, c'est ce fameux drapeau rouge, "teint du sang de ces martyrs", qui devient l'emblème du peuple opprimé et de la révolution en marche. Un peu plus tard, il a même bien failli devenir celui de la France.

De la France !

Mais oui ! En février 1848, les insurgés le brandissent de nouveau devant l'Hôtel de Ville. 084Jusque-là, le drapeau tricolore était devenu le symbole de la Révolution (ces trois couleurs ne sont d'ailleurs pas, contrairement à ce que l'on prétend, une association des couleurs royales et de celles de la ville de Paris, qui étaient en réalité le rouge et le marron : elles ont été reprises de la révolution américaine). Mais, à ce moment-là, le drapeau tricolore est discrédité, car le roi Louis-Philippe s'y est rallié. L'un des manifestants demande que l'on fasse du drapeau rouge, "symbole de la misère du peuple et signe de la rupture avec le passé", l'emblème officiel de la République. C'est Lamartine, membre du gouvernement provisoire, qui va sauver nos trois couleurs : "Le drapeau rouge, clame-t-il, est un pavillon de terreur qui n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, tandis que le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie !" Le drapeau rouge aura quand même un bel avenir. La Russie soviétique l'adoptera en 1918, la Chine communiste en 1949… Nous avons gardé des restes amusants de cette histoire : dans l'armée, quand on plie le drapeau français après avoir descendu les couleurs, il est d'usage de cacher la bande rouge pour qu'elle ne soit plus visible. Comme s'il fallait se garder du vieux démon révolutionnaire.

Nous obéirions donc toujours à l'ancienne symbolique.

Dans le domaine des symboles, rien ne disparaît jamais vraiment. Le rouge du pouvoir et de l'aristocratie (du moins en Occident, car c'est le jaune qui tient ce rôle dans les cultures asiatiques) a traversé les siècles, tout comme l'autre rouge, révolutionnaire et prolétarien. Chez nous, en outre, le rouge indique toujours la fête, Noël, le luxe, le spectacle : les théâtres et les opéras en sont ornés. Dans le vocabulaire, il nous est resté de nombreuses expressions ("rouge de colère", "voir rouge") qui rappellent les vieux symboles. Et on associe toujours le rouge à l'érotisme et à la passion.097

Mais, dans notre vie quotidienne, il est pourtant discret.

Plus le bleu a progressé dans notre environnement, plus le rouge a reculé. Nos objets sont rarement rouges. On n'imagine pas un ordinateur rouge par exemple (cela ne ferait pas sérieux), ni un réfrigérateur (on aurait l'impression qu'il chauffe). Mais la symbolique a perduré : les panneaux d'interdiction, les feux rouges, le téléphone rouge, l'alerte rouge, le carton rouge, la Croix-Rouge (en Italie, les croix des pharmacies sont aussi rouges)… Tout cela dérive de la même histoire, celle du feu et du sang… Je vais vous raconter une anecdote personnelle. Jeune marié, j'ai un jour acheté une voiture d'occasion : un modèle pour père de famille, mais rouge ! Autant dire que la couleur et le véhicule n'allaient pas ensemble. Personne n'en avait voulu, ni les conducteurs sages qui le trouvaient trop transgressif, ni les amateurs de vitesse qui le trouvaient trop sage. On m'en avait donc fait un bon rabais. Mais ma voiture n'a pas fait long feu, si je puis dire : la grille d'un parking est tombée sur le capot et l'a totalement anéantie. Je me suis dit que les symboles avaient raison : c'était vraiment une voiture dangereuse.

 

Entretien réalisé pour L'Express et publié dans le numéro du 12 juillet 2004

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 19:36

 

  Entretien accordé par Michel Pastoureau, historien médiéviste français, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l'héraldique, à Dominique Simonnet

Le rouge : c'est le feu et le sang, l'amour et l'enfer

 

Avec lui, on ne fait pas vraiment dans la nuance. Contrairement à ce timoré de bleu, le rouge est une 85couleur orgueilleuse, pétrie d'ambitions et assoiffée de pouvoir, une couleur qui veut se faire voir et qui est bien décidée à en imposer à toutes les autres. En dépit de cette insolence, son passé, pourtant, n'a pas toujours été glorieux. Il y a une face cachée du rouge, un mauvais rouge (comme on dit d'un mauvais sang) qui a fait des ravages au fil du temps, un méchant héritage plein de violences et de fureurs, de crimes et de péchés. C'est cette double personnalité du rouge que décrit ici l'historien du symbolisme Michel Pastoureau : une identité fascinante, mais brûlante comme les flammes de Satan.

83S'il est une couleur qui vaut d'être nommée comme telle, c'est bien elle ! On dirait que le rouge représente à lui seul toutes les autres couleurs, qu'il est la couleur.
Parler de "couleur rouge", c'est presque un pléonasme en effet ! D'ailleurs, certains mots, tels coloratus en latin ou colorado en espagnol, signifient à la fois "rouge" et "coloré". En russe,krasnoï veut dire "rouge" mais aussi "beau" (étymologiquement, la place Rouge est la "belle place"). Dans le système symbolique de l'Antiquité, qui tournait autour de trois pôles, le blanc représentait l'incolore, le noir était grosso modo le sale, et le rouge était la couleur, la seule digne de ce nom. La suprématie du rouge s'est imposée à tout l'Occident.

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Est-ce tout simplement parce qu'il attire l'œil, d'autant86 qu'il est peu présent dans la nature ?

On a évidemment mis en valeur ce qui tranchait le plus avec l'environnement. Mais il y a une autre raison : très tôt, on a maîtrisé les pigments rouges et on a pu les utiliser en peinture et en teinture. Dès - 30 000 ans, l'art paléolithique utilise le rouge, obtenu notamment à partir de la terre ocre-rouge : voyez le bestiaire de la grotte Chauvet. Au néolithique, on a exploité la garance, cette herbe aux racines tinctoriales présente sous les climats les plus variés, puis on s'est servi de certains métaux, comme l'oxyde de fer ou le sulfure de mercure… La chimie du rouge a donc été très précoce, et très efficace. D'où le succès de cette couleur.

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J'imagine alors que, le 88rouge, a un passé glorieux.

Oui. Dans l'Antiquité déjà, on l'admire et on lui confie les attributs du pouvoir, c'est-à-dire ceux de la religion et de la guerre. Le dieu Mars, les centurions romains, certains prêtres… tous sont vêtus de rouge. Cette couleur va s'imposer parce qu'elle renvoie à deux éléments, omniprésents dans toute son histoire : le feu et le sang. On peut les considérer soit positivement soit négativement, ce qui nous donne quatre pôles autour desquels le christianisme primitif a formalisé une symbolique si forte qu'elle perdure aujourd'hui. Le rouge feu, c'est la vie, l'Esprit saint de la Pentecôte, les langues de feu régénératrices qui descendent sur les apôtres ; mais c'est aussi la mort, l'enfer, les flammes de Satan qui consument et anéantissent. Le rouge sang, c'est celui versé par le Christ, la force du sauveur qui purifie et sanctifie ; mais c'est aussi la chair souillée, les crimes (de sang), le péché et les impuretés des tabous bibliques.

 

89Un système plutôt ambivalent…

Tout est ambivalent dans le monde des symboles, et particulièrement des couleurs ! Chacune d'elles se dédouble en deux identités opposées. Ce qui est étonnant, c'est que, sur la longue durée, les deux faces tendent à se confondre. Les tableaux qui représentent la scène du baiser, par exemple, montrent souvent Judas et Jésus comme deux personnages presque identiques, avec les mêmes vêtements, les mêmes couleurs, comme s'ils étaient les deux pôles d'un aimant. Lisez de même l'Ancien Testament : le rouge y est associé tantôt à la faute et à l'interdit, tantôt à la puissance et à l'amour. La dualité symbolique est déjà en place.

C'est surtout aux signes du pouvoir que le rouge va91 s'identifier.

Certains rouges ! Dans la Rome impériale, celui que l'on fabrique avec la substance colorante du murex, un coquillage rare récolté en Méditerranée, est réservé à l'empereur et aux chefs de guerre. Au Moyen Âge, cette recette de la pourpre romaine s'étant perdue (les gisements de murex sur les côtes de Palestine et d'Égypte sont de plus épuisés), on se rabat sur le kermès, ces œufs de cochenilles qui parasitent les feuilles de chênes.

Il fallait le trouver !

En effet. La récolte est laborieuse et la fabrication très coûteuse. Mais le rouge obtenu est splendide, lumineux, solide. Les seigneurs bénéficient donc toujours d'une couleur de luxe. Les paysans, eux, peuvent recourir à la vulgaire garance, qui donne une teinte moins éclatante. Peu importe si on ne fait pas bien la différence à l'œil nu : l'essentiel est dans la matière et dans le prix. Socialement, il y a rouge et rouge ! D'ailleurs, pour l'œil médiéval, l'éclat d'un objet (son aspect mat ou brillant) prime sur sa coloration : un rouge franc sera perçu comme plus proche d'un bleu lumineux que d'un rouge délavé. Un rouge bien vif est toujours une marque de puissance, chez les laïcs comme chez les ecclésiastiques. À partir des XIIIe et XIVe siècles, le pape, jusque-là voué au blanc, se met au rouge. Les cardinaux, également. Cela signifie que ces considérables personnages sont prêts à verser leur sang pour le Christ… Au même moment, on peint des diables rouges sur les tableaux et, dans les romans, il y a souvent un chevalier démoniaque et rouge, des armoiries à la housse de son cheval, qui défie le héros. On s'accommode très bien de cette ambivalence. 92

Et le Petit Chaperon… rouge qui s'aventure lui aussi dans la forêt du Moyen Âge ? Il entre dans ce jeu de symboles ?

Bien sûr. Dans toutes les versions du conte (la plus ancienne date de l'an mille), la fillette est en rouge. Est-ce parce qu'on habillait ainsi les enfants pour mieux les repérer de loin, comme des historiens l'ont affirmé ? Ou parce que, comme le disent certains textes anciens, l'histoire est située le jour de la Pentecôte et de la fête de l'Esprit saint, dont la couleur liturgique est le rouge ? Ou encore parce que la jeune fille allait se retrouver au lit avec le loup et que le sang allait couler, thèse fournie par des psychanalystes ? Je préfère pour ma part l'explication sémiologique : un enfant rouge porte un petit pot de beurre blanc à une grand-mère habillée de noir... Nous avons là les trois couleurs de base du système ancien. On les retrouve dans d'autres contes : Blanche-Neige reçoit une pomme rouge d'une sorcière noire. Le corbeau noir lâche son fromage - blanc - dont se saisit un renard rouge… C'est toujours le même code symbolique.

Entretien réalisé pour L'Express et publié dans le numéro du 12 juillet 2004

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