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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 10:42

2. La propagande de politique intérieure, sous la République.

 

 Celle-ci apparaît plus tardivement que l'action psychologique extérieure. On ne peut pas dire que dans le conflit entre patriciens et plébéiens il y ait eu vraiment de la propagande et la fameuse histoire de Ménénius Agrippa ne relève que de l'apologue et non de l'action psychologique. Il semble que la propagande commence réellement avec les Gracches. Mais pendant le IIè et le 1er siècle, il y a un déchainement de propagandes diverses. Il faut examiner les types, les moyens et le rapport entre propagande et partis politiques.

Les types de propagande. - Remarquons d'abord que cette propagande vise Rome seulement. Nous trouvons une propagande à caractère social et idéologique, propagande d'agitation fondée sur l'existence de divisions sociales, comportant un contenu social et agissant sur des sentiments populaires spontanés. Puis nous rencontrons une propagande nationale : propagande d'intégration, manifeste surtout avec Cicéron, destinée à transcender les oppositions sociales. Elle comporte un contenu idéologique considérable, et cherche à créer des mythes de rassemblement de tous les Romains : le mythe de la République au-dessus des partis, le commencement du mythe de Rome, le mythe des origines de Rome et de la signification de son histoire, la valeur suréminente de l'armée sur qui repose la gloire de Rome, etc. Enfin nous avons le type de la propagande à contenu purement politique, soit électorale, soit partisane, soit simplement individuelle. Celle-ci est d'abord liée au système électoral des magistratures. Mais tant qu'il s'agit de propagande électorale elle est au début à peine une propagande. Elle ne devient violente et extrême que lorsque l'homme politique cherche à obtenir une majorité à la fois absolue et durable, c'est-à-dire à dépasser la limite normale de son mandat. Alors se produit l'alliage entre démocratie et pouvoir absolu d'un homme, ce qui est le régime le plus favorable à la propagande. Cette propagande est de type vertical, elle suppose l'existence d'un chef sur la personnalité de qui repose la propagande. Celle-ci joue sur les passions actuelles. Mais, sauf exception, avec Sylla, et peut-être avec César, il ne s'agit pas d'un maniement systématique de la foule. Cette propagande n'est pas (comme le type précédent), créatrice d'images et de symboles : elle utilise des éléments de violence (propagande de puissance) mais surtout des données préexistantes dans l'opinion (la popularité d'un homme qui naît spontanément à la suite d'une victoire) . Elle utilise alors en outre très largement des mythes religieux et des croyances anciennes en les adaptant à la situation actuelle (1) .

Les moyens de la propagande. - Je ne pense pas que les fêtes données par des magistrats ou les triomphes des généraux aient été au début des moyens de propagande. Ce sont des institutions à caractère plus ou moins sacré, célébration de la victoire, fête reliée à la fête de la société primitive. Ce ne sont pas des moyens destinés à manipuler l'opinion. Toutefois au 1er siècle le triomphe dans les guerres civiles devient un moyen de propagande, moins par la cérémonie elle-même, que par le rattachement au vainqueur de ceux qui dépendent de son pardon (2) . Auguste emploiera très largement ce système d'influence sur l'opinion publique. Le discours semble avoir eu une grande importance, du moins lorsqu'il n'est pas simplement d'ordre électoral, mais concerne l'appel au peuple que, primitivement, l'on ne peut exercer que pour une question très grave. En principe le discours appelle le peuple à prendre une décision. Après Tiberius Gracchus il s'agira dans ces appels au peuple d'entraîner l'opinion populaire, soit pour déroger aux lois, soit pour faire pression sur le Sénat, soit même pour le soulever. Dès lors le discours au peuple devient un moyen d'agitation. Il faut également ranger parmi les moyens de propagande les lois de surenchère, présentées par un homme politique pour acquérir la faveur du peuple (abaissement des prix du blé), la loi de Majesté de Marius, les distributions de terres, etc. Puis les manœuvres électorales : corruption (les candidats essaient de s'attacher des chefs de groupes), pressions par promesses et menaces au moment même du vote sur chaque citoyen s'avançant pour voter (les agents électoraux faisaient prendre, de force des tablettes de vote toutes prêtes). De plus, rappelons les affiches : ce sont des inscriptions qui sont comparables à nos affiches électorales, avec des promesses, et la louange des qualités du candidat. Il faut enfin souligner le commencement de l'usage de la littérature : on a bien montré que les divers écrits et commentaires de César étaient essentiellement des œuvres de propagande, et que César a parfaitement réussi dans sa création d'un certain portrait de lui-même et de l'histoire des événements (3).

Propagande et partis politiques. - En réalité le moyen de propagande le plus important est le parti. Celui-ci a commencé par être une bande aux ordres d'un chef, pour des tâches diverses, y compris l'assassinat politique (ainsi la bande utilisée par Scipion Nasica). À partir de là se constituent des groupes constitués par des affranchis (redevables à leur patron de certains services parmi lesquels un devoir général, non monnayé, d'obéissance), et des clients (d'un type un peu différent de celui de la clientèle primitive) . C'est autour de ce noyau attaché à un chef de grande famille que se constituent peu à peu de véritables partis. Ceux-ci seront alors purement personnels, puisqu'ils se recrutent à partir du lien de patronat, mais avec Sylla et Marius se forment des partis plus larges, que l'on a pu qualifier de « Sénatorial » et de « Démocrate ».  Ces partis n'ont pas vraiment d'adhérents. Ils ont une certaine organisation, une certaine structure, avec des propagandistes, des racolleurs, qui agissent au moment des élections, ou des troubles, en cherchant à recruter des électeurs. Les chefs politiques principaux mettent souvent à la tête de ces organisations des hommes douteux sur qui ils ont prise (ainsi Cicéron pour Milon, ou César pour Clodius). Ces partis sont donc des machines de propagande.

Les partis politiques auront leur plein essor de propagande pendant la guerre civile. À ce moment les partis développent un goût très vif dans la population pour la participation politique par une propagande intense. Il s'agit d'arriver à mettre toute une population « en « condition ». Cette propagande qui essaie d'obtenir l'adhésion de l'opinion quant au bien-fondé de la guerre civile, est caractérisée, quant au fond, par la diffusion d'idéologies. Quant aux formes, nous trouvons l'utilisation des Fasti, des Acta, des Edicta - la diffusion d'œuvres littéraires partisanes, passionnées, et de Rumores - enfin on commence à utiliser les pièces de monnaies comme support de propagande : on y grave le portrait de l'homme d'Etat en vedette, un symbole, un slogan. On a pu dire que les chefs de la guerre civile se sont livré une guerre des monnaies et des statues (4).

 

 

(1) JAL, La propagande religieuse de Rome au cours des guerres civiles de la fin de la République, Antiquité classique, 1961.

(2) GAGÉ, Les clientèles triomphales de la République romaine, Revue historique, 1957.

(3) RAMBAUD, L' art de la déformation historique dans les Commèntaires de César (Annales de l'Univ. de Lyon, 1953).

(4) JAL, La guerre civile à Rome, 1963.

 

Source : Histoire de la propagande, Jacques Ellul éd. P.U.F.

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Published by Lutèce - dans Rome
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